Tout le monde déteste la police ! » ou « Tout le monde aime la police ! » ? Aussi caricaturaux que soient ces slogans, la presse hambourgeoise avait, au lendemain des événements et affrontements survenus en marge du sommet du G20 en juillet 2017, choisi son camp sans hésiter.

Ainsi le quotidien Hamburger Abendblatt, promoteur assidu des grands projets et événements de la ville – à l’image, par exemple, de la candidature (rejetée) aux Jeux olympiques 2024 – invitait, six jours à peine après la fin du sommet, 2 000 policiers à un concert-hommage dans la grande salle de l’Elbphilharmonie pour leur dire « merci ». Sur la scène, le rédacteur en chef Lars Haider, volontiers lyrique, saluait l’engagement des forces de l’ordre et l’attitude dont elles avaient fait preuve les jours précédents « pour la liberté et la démocratie ». Le compte-rendu de la soirée rappelait quant à lui opportunément que sous les 22 kilos d’équipement et les allures de Robocop se cachaient avant tout… « des hommes normaux ». Parallèlement, la rédaction publiait, à l’attention des policiers venus en renfort des autres régions du pays — plus de 30 000 auront été mobilisés au total — une lettre ouverte d’excuses et les invitaient, en partenariat avec des chaînes d’hôtels et autres attractions touristiques, à (re)découvrir la ville, cette fois-ci sans uniformes et sans « criminels ».

Le Bild, célèbre pour ses Unes racoleuses et son conservatisme, n’était pas en reste et lançait de son côté un appel aux dons pour payer des vacances aux policiers blessés lors des affrontements. Comme l’avait alors relevé en France le site Arrêt sur images, le journal allait même jusqu’à publier dans ses pages et sur internet les photos de manifestants non floutées et à appeler ses lecteurs à communiquer toute information utile aux postes de police pour identifier les lanceurs de projectiles.

Il est vrai qu’avec 476 blessés affichés au compteur, le bilan des manifestations semblait particulièrement lourd du côté des forces de l’ordre. Communiqué par la police de Hambourg lors de conférences de presse ou en direct sur son fil twitter, ce chiffre sera machinalement repris, sans recul, dans les deux quotidiens déjà évoqués tout comme par de nombreux autres titres de presse (y compris en France par l’intermédiaire de l’AFP) où il sera régulièrement arrondi à 500.

Une enquête du site d’information en ligne BuzzFeed, dans sa version allemande, dégonflera pourtant très rapidement ce chiffre. Présenté comme le nombre de blessés « dans des heurts avec des manifestants », il a en réalité été obtenu en additionnant l’ensemble des faits survenus au sein des forces de l’ordre à partir de leur mobilisation (deux semaines avant le début officiel du sommet) et en y incluant divers symptômes sans liens directs avec les manifestations (déshydratation, problèmes de circulation liés aux longues période d’attente) et entraînant des interruptions de service très faibles.

Mais au-delà de la querelle des chiffres, c’est l’absence de tout regard critique quant à la gestion policière des événements qui est alors frappante. Tout au plus Lars Haider du Hamburger Abendblatt concèdera-t-il quelques mois plus tard, au cours de la cérémonie des vœux de son journal pour l’année 2018, que « la police a certainement fait des erreurs, mais ce ne sont que des hommes ». Fermez le ban.

Des habitants encore sous le choc

En réduisant les ratés policiers à des seules erreurs humaines et en mettant en scène des images de communion entre habitants et fonctionnaires de police, toute critique exprimée sur la gestion par les forces de l’ordre des événements de juillet 2017 se voit par avance déligitimée, réduite à l’expression, au mieux, d’un militantisme d’extrême gauche ou, au pire, d’un soutien sans réserve aux « casseurs ».

Pourtant, le comportement des forces de sécurité est loin de faire l’unanimité y compris parmi les simples résidents, à commencer par ceux du Schanzenviertel, quartier où se sont déroulés les affrontements les plus sévères dans la nuit du 7 au 8 juillet.

Barbara Haarmann, membre de la direction d’un centre de logement et d’accompagnement social chrétien, le Jesus Center, raconte la « situation d’urgence » vécue par ses équipes cette nuit là. Hébergeant essentiellement des personnes âgées ainsi que de jeunes réfugiés, ses locaux situés sur la Schulterblatt, artère emblématique du secteur, jouxtent un établissement bancaire incendié et sévèrement endommagé par des membres du « Black bloc » : « Nous avons vu de la fumée et aussitôt appelé les pompiers pour qu’ils nous apportent leur aide. Mais cette aide n’est jamais venue. »

En raison du danger imminent, ou perçu comme tel, commence alors une opération d’évacuation improvisée. « Étage par étage, appartement par appartement », les personnes hébergées par le Jesus Center sont sorties de la résidence et abritées en lieu sûr. Si deux secouristes professionnels, présents en tant que manifestants dans le quartier, participeront à l’effort de manière significative, c’est au final une évacuation sans le concours de la force publique qui sera réalisée.

« Qui était présent cette nuit-là sait ce que ressent un habitant, quand l’aide dont il a urgemment besoin ne vient pas. »

Si beaucoup de hambourgeois ont quitté la ville le temps du sommet, « tout le monde n’a pas eu cette chance » souligne Urte Spieckermann, propriétaire dans le quartier et mère de famille, qui avait prévu d’inviter des membres de sa famille pour fêter le baccalauréat de son fils. « La police est venue et nous a conseillé, le jeudi soir, de fermer les boutiques, de fermer les commerces, de fermer les bureaux, et de revenir le lundi. Allô ? Mais je vis là… »

Même impression d’indifférence de la part des autorités chez Karen Ullmann, autre mère de famille et dont le logement se situe sur la principale allée du Schanzenviertel. Alors que les affrontements se font de plus en plus intenses à quelques dizaines de mètres de chez elle et que trois à cinq hélicoptères effectuent des rondes sans discontinuer, elle entend le porte-parole de la police, Timo Zill, déclarer à la radio : « il faut voir le côté positif, le reste de la ville est calme. » Ce qui lui inspire cette formule cinglante à l’adresse des responsables politiques : « Vous auriez dû dire que vous aviez besoin de notre quartier pour votre spectacle et que vous ne vouliez pas de nous. »

Une commission, plusieurs discours

Ces différents témoignages, tous très sévères pour les autorités, ont été recueillis en mai 2018 à l’occasion d’une audition publique organisée dans le cadre d’une commission dédiée aux « débordements violents intervenus en marge du G20 » et chargée d’éclaircir le déroulé des événements.

Mise en place le 17 juillet 2017, cette « commission spéciale » — à défaut d’une « commission d’enquête », garantissant plus de pouvoirs aux parlementaires qui la composent et réclamée par certains — doit terminer ses travaux le 16 août mais fait face à l’impossibilité de s’accorder sur un récit commun.

Réunis par l’hebdomadaire Die Zeit à l’occasion d’un dossier spécial « anniversaire », les représentants des principaux partis politiques composant cette commission semblent en effet en désaccord sur à peu près tout, qu’il s’agisse des faits en eux-mêmes, de leur interprétation et de l’inévitable question de la « responsabilité ».

Ainsi quand Milan Pein, élu du SPD (social-démocrate, parti membre de la coalition gouvernementale à Hambourg), énonce les trois principaux objectifs des travaux de la commission — à savoir : établir un déroulé objectif des événements, trouver quoi faire pour que cela ne se reproduise plus et, enfin, rétablir la confiance avec les citoyens — Christiane Schneider (Die Linke, gauche) l’interrompt rapidement : « Déjà, nous avons raté le premier objectif. Nous avons un récit, porté par le Sénat [gouvernement de Hambourg]. Et nous avons un récit, qu’il y a dans la ville et que nous, Die Linke, tentons de porter à connaissance de la commission. Ces deux récits sont inconciliables. » Elle poursuit, en guise d’explication : « Il n’y a pas de “culture de l’erreur” dans la police. Nous sont livrés des rapports lisses, en décalage complet avec ce qu’ont vécu beaucoup de gens ».

Quant à la question de la « responsabilité », qui concernerait en premier lieu le maire de l’époque, Olaf Scholz, aujourd’hui ministre fédéral des finances et vice-chancelier, elle a été fort opportunément écartée par son parti, le SPD, dès la première réunion de la commission. Mais l’élu de la CDU (droite) Dennis Gladiator n’oublie pas les promesses faites par le maire d’alors : « Olaf Scholz avait promis qu’aucun citoyen n’aurait à subir le sommet. […] Puis on a appris qu’il avait accepté [de l’accueillir], sans en parler au préalable aux autorités en charge de la sécurité. Tout cela a une dimension politique !  » Pour les représentants du SPD et des Verts cependant, pas question de pointer la responsabilité d’un seul homme. « Il n’y a pas d’explication monocausale » se contentent-ils de répéter, se présentant comme « les seuls à faire des efforts pour avoir une image objective »… mais sans responsables.

Un « fantôme » sur les écrans

Conséquence de ce positionnement, « les attentes [de la population] vis-à-vis de la commission sont désormais nulles » regrette l’élue Christiane Schneider (Die Linke) qui remarque cependant que les conférences, projections de films et autres soirées-débats attirent elles toujours autant de monde.

Du 5 au 8 juillet 2018, les militants et activistes anti-G20 — qui n’ont par ailleurs pas de mots assez durs pour qualifier le travail de la commission parlementaire, à l’image d’une Emily Laquer, de l’union « Gauche interventionniste », qui ne voit qu’en celle-ci une « farce » et une « estrade pour la propagande policière » — se retrouvaient par exemple à nouveau pour un « Festival de la solidarité », à l’occasion duquel une importante production documentaire était notamment donnée à voir (Der Gipfel – Performing G20 de Rasmus Gerlach, Festival der Demokratie de Lars Kollros et Alexandra Zaitseva, Welcome to the new world de Anni Sultany et Jerry Suen, etc.).

A côté de ces témoignages, émergent plus récemment des tentatives d’analyses, ambitionnant d’extraire l’événement de son cadre immédiat pour l’éclairer à travers d’autres phénomènes contemporains tels que le « néolibéralisme », le recours grandissant aux « états d’urgence », etc.

Des universitaires réunis dans le projet « Mapping #NoG20 », porté par l’Institut de recherche des mouvements sociaux (IPB), ont ainsi entrepris de faire de la gestion policière du sommet un objet d’étude à part entière. Si des esquisses de résultats ont d’ores et déjà été dévoilées à travers des interviews accordés par l’un des coordinateurs du projet, Peter Ullrich, aucune contribution définitive n’est encore disponible, et ce en raison de la temporalité propre aux sciences humaines et sociales.

Du côté des militants, le « Komitee 17 » a publié en juin dernier aux éditions hambourgeoises Nautilus un petit ouvrage intitulé G20. Problèmes de circulation dans une ville fantôme. S’il se livre avant tout à une critique radicale, mais non sans faiblesses, des événements, à commencer par la couverture journalistique, cet ouvrage se caractérise aussi par sa volonté manifeste d’ouvrir un débat à l’intérieur de la gauche : au-delà des slogans « standardisés » et des actions « kitsch », qu’est-il possible d’inventer comme nouvelles formes de mobilisation ?


Cet article a été rédigé en juillet et août 2018. Il est également à retrouver sur notre espace du Club de Médiapart. Pour réagir, merci d’utiliser le formulaire de contact.
[EDIT 16.08.18 : En l’absence de consensus entre les partis, documenté dans l’article, la commission spéciale a finalement annoncé lors de sa réunion de clôture, le 16 août, ne pas rendre de rapport commun. Chaque section parlementaire rédigera ses propres conclusions.]