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HAMBOURG • HAMBURG
Analyses, portraits et enquêtes • Analysen, Porträts und Erhebungen

Le sommet, le maire et la police : un an après le G20 à Hambourg

12/08/2018

Tout le monde déteste la police ! » ou « Tout le monde aime la police ! » ? Aussi caricaturaux que soient ces slogans, la presse hambourgeoise avait, au lendemain des événements et affrontements survenus en marge du sommet du G20 en juillet 2017, choisi son camp sans hésiter.

Ainsi le quotidien Hamburger Abendblatt, promoteur assidu des grands projets et événements de la ville – à l’image, par exemple, de la candidature (rejetée) aux Jeux olympiques 2024 – invitait, six jours à peine après la fin du sommet, 2 000 policiers à un concert-hommage dans la grande salle de l’Elbphilharmonie pour leur dire « merci ». Sur la scène, le rédacteur en chef Lars Haider, volontiers lyrique, saluait l’engagement des forces de l’ordre et l’attitude dont elles avaient fait preuve les jours précédents « pour la liberté et la démocratie ». Le compte-rendu de la soirée rappelait quant à lui opportunément que sous les 22 kilos d’équipement et les allures de Robocop se cachaient avant tout… « des hommes normaux ». Parallèlement, la rédaction publiait, à l’attention des policiers venus en renfort des autres régions du pays — plus de 30 000 auront été mobilisés au total — une lettre ouverte d’excuses et les invitaient, en partenariat avec des chaînes d’hôtels et autres attractions touristiques, à (re)découvrir la ville, cette fois-ci sans uniformes et sans « criminels ».

Le Bild, célèbre pour ses Unes racoleuses et son conservatisme, n’était pas en reste et lançait de son côté un appel aux dons pour payer des vacances aux policiers blessés lors des affrontements. Comme l’avait alors relevé en France le site Arrêt sur images, le journal allait même jusqu’à publier dans ses pages et sur internet les photos de manifestants non floutées et à appeler ses lecteurs à communiquer toute information utile aux postes de police pour identifier les lanceurs de projectiles.

Il est vrai qu’avec 476 blessés affichés au compteur, le bilan des manifestations semblait particulièrement lourd du côté des forces de l’ordre. Communiqué par la police de Hambourg lors de conférences de presse ou en direct sur son fil twitter, ce chiffre sera machinalement repris, sans recul, dans les deux quotidiens déjà évoqués tout comme par de nombreux autres titres de presse (y compris en France par l’intermédiaire de l’AFP) où il sera régulièrement arrondi à 500.

Une enquête du site d’information en ligne BuzzFeed, dans sa version allemande, dégonflera pourtant très rapidement ce chiffre. Présenté comme le nombre de blessés « dans des heurts avec des manifestants », il a en réalité été obtenu en additionnant l’ensemble des faits survenus au sein des forces de l’ordre à partir de leur mobilisation (deux semaines avant le début officiel du sommet) et en y incluant divers symptômes sans liens directs avec les manifestations (déshydratation, problèmes de circulation liés aux longues période d’attente) et entraînant des interruptions de service très faibles.

Mais au-delà de la querelle des chiffres, c’est l’absence de tout regard critique quant à la gestion policière des événements qui est alors frappante. Tout au plus Lars Haider du Hamburger Abendblatt concèdera-t-il quelques mois plus tard, au cours de la cérémonie des vœux de son journal pour l’année 2018, que « la police a certainement fait des erreurs, mais ce ne sont que des hommes ». Fermez le ban.

Des habitants encore sous le choc

En réduisant les ratés policiers à des seules erreurs humaines et en mettant en scène des images de communion entre habitants et fonctionnaires de police, toute critique exprimée sur la gestion par les forces de l’ordre des événements de juillet 2017 se voit par avance déligitimée, réduite à l’expression, au mieux, d’un militantisme d’extrême gauche ou, au pire, d’un soutien sans réserve aux « casseurs ».

Pourtant, le comportement des forces de sécurité est loin de faire l’unanimité y compris parmi les simples résidents, à commencer par ceux du Schanzenviertel, quartier où se sont déroulés les affrontements les plus sévères dans la nuit du 7 au 8 juillet.

Barbara Haarmann, membre de la direction d’un centre de logement et d’accompagnement social chrétien, le Jesus Center, raconte la « situation d’urgence » vécue par ses équipes cette nuit là. Hébergeant essentiellement des personnes âgées ainsi que de jeunes réfugiés, ses locaux situés sur la Schulterblatt, artère emblématique du secteur, jouxtent un établissement bancaire incendié et sévèrement endommagé par des membres du « Black bloc » : « Nous avons vu de la fumée et aussitôt appelé les pompiers pour qu’ils nous apportent leur aide. Mais cette aide n’est jamais venue. »

En raison du danger imminent, ou perçu comme tel, commence alors une opération d’évacuation improvisée. « Étage par étage, appartement par appartement », les personnes hébergées par le Jesus Center sont sorties de la résidence et abritées en lieu sûr. Si deux secouristes professionnels, présents en tant que manifestants dans le quartier, participeront à l’effort de manière significative, c’est au final une évacuation sans le concours de la force publique qui sera réalisée.

« Qui était présent cette nuit-là sait ce que ressent un habitant, quand l’aide dont il a urgemment besoin ne vient pas. »

Si beaucoup de hambourgeois ont quitté la ville le temps du sommet, « tout le monde n’a pas eu cette chance » souligne Urte Spieckermann, propriétaire dans le quartier et mère de famille, qui avait prévu d’inviter des membres de sa famille pour fêter le baccalauréat de son fils. « La police est venue et nous a conseillé, le jeudi soir, de fermer les boutiques, de fermer les commerces, de fermer les bureaux, et de revenir le lundi. Allô ? Mais je vis là… »

Même impression d’indifférence de la part des autorités chez Karen Ullmann, autre mère de famille et dont le logement se situe sur la principale allée du Schanzenviertel. Alors que les affrontements se font de plus en plus intenses à quelques dizaines de mètres de chez elle et que trois à cinq hélicoptères effectuent des rondes sans discontinuer, elle entend le porte-parole de la police, Timo Zill, déclarer à la radio : « il faut voir le côté positif, le reste de la ville est calme. » Ce qui lui inspire cette formule cinglante à l’adresse des responsables politiques : « Vous auriez dû dire que vous aviez besoin de notre quartier pour votre spectacle et que vous ne vouliez pas de nous. »

Une commission, plusieurs discours

Ces différents témoignages, tous très sévères pour les autorités, ont été recueillis en mai 2018 à l’occasion d’une audition publique organisée dans le cadre d’une commission dédiée aux « débordements violents intervenus en marge du G20 » et chargée d’éclaircir le déroulé des événements.

Mise en place le 17 juillet 2017, cette « commission spéciale » — à défaut d’une « commission d’enquête », garantissant plus de pouvoirs aux parlementaires qui la composent et réclamée par certains — doit terminer ses travaux le 16 août mais fait face à l’impossibilité de s’accorder sur un récit commun.

Réunis par l’hebdomadaire Die Zeit à l’occasion d’un dossier spécial « anniversaire », les représentants des principaux partis politiques composant cette commission semblent en effet en désaccord sur à peu près tout, qu’il s’agisse des faits en eux-mêmes, de leur interprétation et de l’inévitable question de la « responsabilité ».

Ainsi quand Milan Pein, élu du SPD (social-démocrate, parti membre de la coalition gouvernementale à Hambourg), énonce les trois principaux objectifs des travaux de la commission — à savoir : établir un déroulé objectif des événements, trouver quoi faire pour que cela ne se reproduise plus et, enfin, rétablir la confiance avec les citoyens — Christiane Schneider (Die Linke, gauche) l’interrompt rapidement : « Déjà, nous avons raté le premier objectif. Nous avons un récit, porté par le Sénat [gouvernement de Hambourg]. Et nous avons un récit, qu’il y a dans la ville et que nous, Die Linke, tentons de porter à connaissance de la commission. Ces deux récits sont inconciliables. » Elle poursuit, en guise d’explication : « Il n’y a pas de “culture de l’erreur” dans la police. Nous sont livrés des rapports lisses, en décalage complet avec ce qu’ont vécu beaucoup de gens ».

Quant à la question de la « responsabilité », qui concernerait en premier lieu le maire de l’époque, Olaf Scholz, aujourd’hui ministre fédéral des finances et vice-chancelier, elle a été fort opportunément écartée par son parti, le SPD, dès la première réunion de la commission. Mais l’élu de la CDU (droite) Dennis Gladiator n’oublie pas les promesses faites par le maire d’alors : « Olaf Scholz avait promis qu’aucun citoyen n’aurait à subir le sommet. […] Puis on a appris qu’il avait accepté [de l’accueillir], sans en parler au préalable aux autorités en charge de la sécurité. Tout cela a une dimension politique !  » Pour les représentants du SPD et des Verts cependant, pas question de pointer la responsabilité d’un seul homme. « Il n’y a pas d’explication monocausale » se contentent-ils de répéter, se présentant comme « les seuls à faire des efforts pour avoir une image objective »… mais sans responsables.

Un « fantôme » sur les écrans

Conséquence de ce positionnement, « les attentes [de la population] vis-à-vis de la commission sont désormais nulles » regrette l’élue Christiane Schneider (Die Linke) qui remarque cependant que les conférences, projections de films et autres soirées-débats attirent elles toujours autant de monde.

Du 5 au 8 juillet 2018, les militants et activistes anti-G20 — qui n’ont par ailleurs pas de mots assez durs pour qualifier le travail de la commission parlementaire, à l’image d’une Emily Laquer, de l’union « Gauche interventionniste », qui ne voit qu’en celle-ci une « farce » et une « estrade pour la propagande policière » — se retrouvaient par exemple à nouveau pour un « Festival de la solidarité », à l’occasion duquel une importante production documentaire était notamment donnée à voir (Der Gipfel – Performing G20 de Rasmus Gerlach, Festival der Demokratie de Lars Kollros et Alexandra Zaitseva, Welcome to the new world de Anni Sultany et Jerry Suen, etc.).

A côté de ces témoignages, émergent plus récemment des tentatives d’analyses, ambitionnant d’extraire l’événement de son cadre immédiat pour l’éclairer à travers d’autres phénomènes contemporains tels que le « néolibéralisme », le recours grandissant aux « états d’urgence », etc.

Des universitaires réunis dans le projet « Mapping #NoG20 », porté par l’Institut de recherche des mouvements sociaux (IPB), ont ainsi entrepris de faire de la gestion policière du sommet un objet d’étude à part entière. Si des esquisses de résultats ont d’ores et déjà été dévoilées à travers des interviews accordés par l’un des coordinateurs du projet, Peter Ullrich, aucune contribution définitive n’est encore disponible, et ce en raison de la temporalité propre aux sciences humaines et sociales.

Du côté des militants, le « Komitee 17 » a publié en juin dernier aux éditions hambourgeoises Nautilus un petit ouvrage intitulé G20. Problèmes de circulation dans une ville fantôme. S’il se livre avant tout à une critique radicale, mais non sans faiblesses, des événements, à commencer par la couverture journalistique, cet ouvrage se caractérise aussi par sa volonté manifeste d’ouvrir un débat à l’intérieur de la gauche : au-delà des slogans « standardisés » et des actions « kitsch », qu’est-il possible d’inventer comme nouvelles formes de mobilisation ?


Cet article a été rédigé en juillet et août 2018. Il est également à retrouver sur notre espace du Club de Médiapart. Pour réagir, merci d’utiliser le formulaire de contact.
[EDIT 16.08.18 : En l’absence de consensus entre les partis, documenté dans l’article, la commission spéciale a finalement annoncé lors de sa réunion de clôture, le 16 août, ne pas rendre de rapport commun. Chaque section parlementaire rédigera ses propres conclusions.]

La sélection, épisode 2 : avril-mai 2018

29/04/2018

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois environ, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce second épisode : À Hambourg, une réforme électorale en trompe-l’œil ∙ « Refugees Welcome », quand le discours change de ton ∙ Justice (environnementale) pour tous ! La pollution sonore à Hambourg ∙ Les consultants, une menace pour la démocratie locale ? ∙ Au revoir l’Allemagne ! ∙ Le petit pont de bois.

À Hambourg,
une réforme électorale en trompe-l’œil

Shaun Bowler, Gain McElroy & Stefan Müller

« Donner aux électeurs la possibilité d’influencer davantage le jeu démocratique » : c’est ainsi que l’organisation « Mehr Demokratie! » résume tout l’enjeu autour de la mise en place d’un droit électoral autorisant le cumul et le panachage des voix. En permettant en effet aux citoyens de s’exprimer en faveur non pas d’un seul candidat ou d’une seule liste mais pour plusieurs d’entre eux, ces citoyens pourraient exprimer de manière plus fine leurs sensibilités, aboutissant in fine à une meilleure représentation et donc à un meilleur fonctionnement démocratique. Par ailleurs, assurés d’être mieux entendus, les électeurs participeraient plus volontiers aux élections.
C’est sur la base de cet argumentaire que, suite à un référendum d’initiative populaire (Volksentscheiden), une réforme du droit électoral pour les élections fédérales a été introduite en 2009 à Hambourg — rejoint par Brême au rang des deux seuls Länder d’Allemagne disposant d’un tel système électoral — et appliqué depuis lors à deux reprises (élections de 2011 et 2015).
Si de nombreuses critiques se sont fait entendre, insistant par exemple sur la complexité, tant pour les électeurs que pour les candidats, d’un tel système, l’organisation Mehr Demokratie! n’a quant à elle pas changé son discours et se félicite de voir de plus en plus d’électeurs ne plus voter de manière « traditionnelle » (à savoir pour un seul parti) mais panacher leurs bulletins de vote entre plusieurs formations politiques.
Mais ces deux regards, qu’ils soient négatifs ou positifs, passent à côté de questions essentielles : comment se comportent réellement les électeurs dans ce contexte ? Se saisissent-ils de la possibilité qui leur est offerte, et si oui, agissent-ils de manière moins « traditionnelle » ?
Ce sont à ces questions que proposent de répondre Shaun Bowler, de l’Université de Californie, en compagnie de Gain McElroy et Stefan Müller, du Trinity College de Dublin, dans un article paru dans le numéro 51 de la revue Electoral Studies.
S’appuyant sur les résultats de quatre enquêtes réalisées à Hambourg et à Brème auprès de plus de 1000 personnes chacune en 2011 et 2015, ils révèlent que 70,3% des interrogés déclarent avoir voté pour un seul parti. Des chiffres confirmés par les statistiques officielles et qui montrent donc que les électeurs n’ont pas pris massivement avantage du nouveau système mis en place.
Quand aux électeurs qui ont procédé à un panachage entre plusieurs partis (2 partis : 25,3% des interrogés, 3 partis : 3,8%, 4 partis et au-delà : 0,4%), les auteurs observent que ceux-ci s’expriment presque toujours en faveur de partis idéologiquement proches et, pour deux tiers d’entre eux, en faveur de coalitions ayant déjà gouverné au niveau fédéral (CDU-SPD par exemple, SPD-Verts ou CDU-FDP).
En dépit de l’ouverture du système électoral, permettant une grande variété de positionnements, S. Bowler et ses co-auteurs observent donc une tendance persistante à la « monogamie » électorale. Quant aux électeurs qui accordent leurs suffrages à plusieurs partis, ils ne s’en démarquent pas pour autant d’un comportement « traditionnel » : évoluant dans un environnement théoriquement non contraint, leur comportement électoral se caractérise par une ouverture limitée (2 partis), reste très fortement encadré par les préférences de parti, les clivages idéologiques et le système politique en vigueur (avec la formation de coalitions déjà connues).

« Refugees Welcome »
Quand le discours change de ton

Bastian Vollmer & Serhat Karakayali

En septembre 2015, alors que près de 8 millions de personnes s’impliquaient, à degrés divers, dans l’accueil des réfugiés syriens, la chef de file des élus verts au Bundestag, Katrin Göring-Eckardt, indiquait être, « pour la première fois, fière de [son] pays » et n’hésitait pas à désigner les Allemands comme « champions du monde de l’hospitalité ».
Loin d’être isolés, ces propos étaient partagés par l’ensemble de la classe politique et les grands quotidiens du pays parlait d’une même voix. Dans un article paru récemment dans le Journal of Immigrant and Refugees Study, les chercheurs Bastian Vollmer et Serhat Karakayali notent en effet que pendant une période de temps tout à fait remarquable compte tenu d’un tel sujet, les journaux les plus lus et influents d’Allemagne („Leitmedien“), y compris ceux traditionnellement conservateurs, ont couvert sous un angle favorable la cause des réfugiés. À titre d’exemple, le tabloïd Bild, détenu par le groupe Axel Springer et davantage habitué à un traitement sensationnaliste de l’actualité, a alors édité un numéro spécial berlinois en arabe, produit des badges « Nous aidons » („Wir helfen“) et officiellement adopté en Une la devise « Refugees Welcome », contribuant ainsi à porter un slogan issu des cercles militants au niveau de « l’homme de la rue » (cf. notre recension de l’article de Pautz Hartwig : Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande).
Au mitan de l’année 2015, les notions d’accueil, d’hospitalité et de devoir moral dominent donc largement la couverture journalistique proposée par les 8 médias étudiés par les auteurs — à savoir Focus, Der Spiegel, Der Tagesspiegel, Bild, Die Welt, Die Zeit, Die Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Süddeutsche Zeitung. Dans cette optique, les réfugiés sont avant tout appréhendés comme des victimes à qui il faut venir en aide. La photo du petit Aylan Kurdi, photographié mort sur une plage de Bodrum (Turquie), ainsi que la formation de « points chauds » (« hot spots ») en certains points de la « route des Balkans », contribuent à la visibilité accrue dans la presse de femmes et enfants, de populations en détresse sujettes aux événements et en butte à une « Europe forteresse ».
Mais si B. Vollmer et S. Karakayali sont frappés par cette unanimité, ils le sont tout autant par la « volatilité » de ce discours bienveillant qui, sans avoir totalement disparu, se retrouvera, à peine un an plus tard (l’étude porte jusqu’au mois de mars 2016), fortement remis en cause et concurrencé par d’autres points de vue.
Différents événements, et leurs interprétations, vont en effet faire basculer le regard sur l’accueil des réfugiés, à commencer par les attentats de Paris en novembre 2015 — attentats qui inspireront à Markus Söder, figure de la droite bavaroise (CDU), la formule choc suivante : « Paris change tout » („Paris ändert alles“). Mais ce sont surtout les événements de Cologne, où plusieurs centaines de nord-africains sont accusés de viols et d’agressions sexuelles commis aux abords de la gare centrale, qui remettront en cause fondamentalement le regard porté jusque-là sur les réfugiés : les femmes et enfants laissent en effet la place dans les imaginaires (et les articles de presse) à des jeunes hommes prédateurs et la masse humaine, avant tout victime des événements, laisse la place dans les esprits (et les colonnes des journaux) à des individus isolés et maîtres de leur situation. Si la démonstration de ce basculement aurait mérité d’être traitée de manière plus resserrée, on ne peut nier que les questionnements sur la capacité du pays à accueillir, tant quantitativement (du point de vue du « nombre ») que qualitativement (du point de vue des « mœurs »), se font à partir de ce moment de plus en plus présents et le changement d’atmosphère, dans le débat public, est patent — voir également à ce sujet l’article d’Olivier Cyran paru dans Le Monde Diplomatique en mars 2017 — et se manifeste tragiquement par l’augmentation des actes anti-immigrants et de violences à caractère raciste.

Justice (environnementale) pour tous !
L’exposition à la pollution sonore à Hambourg

Malte von Szombathely et al.

Le « droit à la ville » peut-il faire l’économie d’une « justice environnementale » ? Certainement pas, si l’on considère que la répartition inégale des ressources environnementales dans l’espace urbain (qu’il s’agisse de bénéfices — à l’image d’un parc — ou d’inconvénients — pollution sonore et lumineuse) n’est pas neutre en termes de santé publique et se fait davantage au détriment des populations les plus fragiles.

Toutefois, s’il semble y avoir un certain consensus en la matière, les données manquent pour affiner l’analyse et en évaluer l’étendue. C’est de ce constat qu’un groupe de chercheurs, réunis dans le cadre du programme de recherche “Villes en changement ? Développement d’un modèle d’impact multi-sectoriel” et emmené par le géographe Malte von Szombathely, est parti pour analyser la répartition de la pollution sonore liée au trafic automobile dans la ville de Hambourg.

Après avoir mesuré la pollution sonore en 24 points de la ville, combiné ces résultats avec d’autres données modélisées et recueilli des questionnaires auprès de 1000 foyers, les auteurs arrivent à la conclusion, publiée dans la revue Urban Science, que les personnes les plus jeunes et les ménages aux revenus les plus faibles ont tendance à être plus exposés aux environnements bruyants.

Les auteurs notent qu’en dépit des règlementations existantes, de nombreuses nuisances sonores liées au trafic routier persistent dans les zones résidentielles de Hambourg, et proposent donc une réduction de la vitesse autorisée à 30 km/h. Relayée entre autres par le magazine « de la rue » Hinz&Kunzt, la proposition n’est cependant pas toujours à l’ordre du jour du prochain conseil municipal…

Les consultants, une menace pour la démocratie locale ?

Anne Vogelpohl

Déjà croisée dans notre première sélection (voir “Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg”), la prolifique géographe Anne Vogelpohl revient dans les colonnes de Fokal à la faveur d’un article signé dans la revue Urban Geography et consacré à la place des cabinets de “consulting” dans la fabrique des politiques urbaines.
Face à la montée en puissance de tels cabinets — comme McKinsey&Company ou Roland Berger — et à leur recours de plus en plus systématique par les responsables politiques pour la définition de stratégies urbaines, de nombreux chercheurs ont déjà tenté d’en approcher les modalités d’intervention. Ainsi, tel qu’en fait l’écho A. Vogelpohl, la littérature scientifique anglo-saxonne semble aujourd’hui s’accorder sur l’idée d’une menace que feraient porter ces cabinets à la démocratie locale, certains auteurs n’hésitant d’ailleurs pas à employer le terme de “consultocratie” (consultocracy).
Mais ce qui est valable en Angleterre (ou aux États-Unis) l’est-il aussi en Allemagne ? Pour répondre à cette question, la géographe revient dans son article sur l’intervention des deux cabinets pré-cités dans six villes allemandes, dont Hambourg — aux côtés de Berlin, Dortmund, Essen, Gostar/Osterode et Halle. À travers l’étude de ces différents cas, A. Vogelpohl met en avant différentes modalités d’intervention : ainsi le développement urbain est-il à Dortmund le domaine réservé des experts quand à Essen est recherchée la participation active des citoyens, non sans limites toutefois.À Berlin comme à Hambourg, où le cabinet McKinsey&Company s’était auto-saisi au début des années 2000, le développement urbain est considéré comme revenant à une « élite éclairée ». La consultation en vue de la rédaction d’une feuille de route (2001 : « Hamburg Vision 2020 – From the national center to the european metropolis ») fut numériquement large (80 interviews), se dissociant en cela du cas de Dortmund, mais socialement très sélective : seuls furent invités les leaders d’opinion et personnes en situation de responsabilité. De plus, les résultats eux-mêmes furent portés à la seule connaissance de ces personnes, diffusés lors d’événements privés et envoyés à quelques médias triés sur le volet.Pour Anne Vogelpohl, la démarche développée à Hambourg est caractéristique d’une vision d’un développement urbain « par le haut » (top-down) qui trouvera, un an plus tard, avec l’arrivée à la tête du Land d’une coalition conservatrice — pour qui la consultation populaire « ne mène à rien » —, un terrain favorable pour assurer sa mise en œuvre, sans en être toutefois un décalque parfait et devant conjuguer avec de puissants mouvements d’opposition.En conclusion, et malgré la diversité des modalités d’intervention mises en évidence, l’auteure souligne que, quelque soit la situation, le simple citoyen n’est jamais traité sur le même pied d’égalité que les autres acteurs de la ville. Devant adhérer au projet ou être « emmenés à bord » (gotten on board), les habitants sont toujours, dans l’œil des consultants, « une masse passive dont les opinions […] peuvent être évoquées si nécessaire mais qui, en aucun cas, ne sont vus comme facteurs décisifs » et qui pourraient, dès lors, influer sur le futur urbain envisagé.

Au revoir l’Allemagne !

Anne Graefer

Germany’s Next Top Model, Das Perfekte Dinner, Die Höhle der Löwen… le marché télévisuel allemand, le plus important d’Europe, importe et adapte en masse des programmes de télé-réalité en provenance des États-Unis et du Royaume-Uni. Parmi ceux-ci, il est un genre particulier, tout entier consacré au départ à l’étranger. Avec Mein neues Leben (Ma nouvelle vie), Mein neuer Job (Mon nouveau job), Grenzenlos verliebt (Amoureux sans frontières), Tränen am Terminal (Pleurs au terminal) ou encore Goodbye Deutschland! (Au revoir l’Allemagne!), les émissions consacrées à l’émigration ne manquent pas sur les écrans allemands. Mais toutes semblent se fonder sur un même schéma : une fois passée l’euphorie des premiers moments, la nouvelle vie tant rêvée se révèle impossible à mener et le retour au pays est inéluctable.
Dans un article paru dans la revue Critical Studies in Television, Anne Graefer, de l’Université de Birmingham, s’intéresse particulièrement à l’émission Goodbye Deutschland!. Pour la chercheuse, cette émission est emblématique d’un « nationalisme commercial » qui, tout en s’accommodant des  « rationalités du libre-marché néolibéral », promeut une communauté nationale faite avant tout d’attaches traditionnelles et construite à grand renfort de stéréotypes sexistes et racistes.
Car loin de porter un regard un tant soit peu juste sur l’émigration allemande — faite avant tout aujourd’hui de cadres, d’ingénieurs et d’universitaires aux États-Unis ou Royaume-Uni, en Suisse, Autriche ou Pologne — l’émission s’intéresse en grande majorité à des femmes des catégories inférieures ou moyennes, désireuses de s’envoler vers l’Espagne ou la Thaïlande, et dont chaque portrait est davantage l’occasion de montrer la déviance par rapport à la figure de la « ménagère souabe » (schwäbische Hausfrau), modèle de tempérance et de bonne gestion — et accessoirement « blanche » et du « Nord »vantée par de nombreux responsables politiques allemands, à commencer par la chancelière Angela Merkel. La seule ambition de Goodbye Deutschland! consiste-t-elle dès lors à ridiculiser des femmes qui désirent une nouvelle vie à l’étranger au moment même où, compte tenu de leurs difficultés économiques, il est plus difficile que jamais pour certaines catégories de la population d’échapper à leur condition ? Sans doute, s’il ne fallait pas ajouter à cela les jugements définitifs portés sur des pays (à commencer par une Espagne dépensière) et la propension à faire de l’Allemagne le meilleur endroit où vivre sur Terre.

Le petit pont de bois

Klaus Robbers, Jörg Fromm & Eckhard Melcher

Depuis 2007, « le petit pont de bois qui ne tenait plus guère… » (que chantait en France Yves Duteil) a été remplacé à Hambourg par des structures en acier et plastique. La ville, qui justifie sa décision par une faible longévité de ce matériau, a en effet décidé d’arrêter, cette année-là, la construction de nouveaux ponts pédestres en bois et d’en démolir les plus abîmés.
Mais une équipe de scientifiques, emmenée par Klaus Robbers de l’Université de Hambourg, conteste depuis plusieurs années le bien-fondé de cette décision et revient à la charge dans la revue Wood Material Science & Engineering. Après avoir observé les actions entreprises par la municipalité depuis 1997 — date à laquelle une première étude dégageait différentes mesures envisageables pour assurer la pérennité de ces ponts —, la conclusion des auteurs est en effet sans appel : aucune de ces solutions, pourtant connues, n’a été mise en œuvre ou respectée à Hambourg. Ainsi la disparition progressive du bois comme matériau de construction ne doit rien à ses (prétendues mauvaises) qualités intrinsèques mais relève d’un choix délibéré, opéré aux dépens d’un matériau que K. Robbers et ses collègues présentent comme renouvelable, recyclable et neutre en CO2.

Cet article a été rédigé en avril 2018. Klaus Robbers a répondu à nos questions par e-mail le 29 avril et 1er mai. Correctifs mineurs à l’article apportés le 1er mai. Pour réagir à cet article, merci d’utiliser le formulaire de contact.

Élections du Bundestag : qui sont les candidats à Hambourg ?

26/08/2017

Des papiers flottent dans les airs, accrochés à un fil tendu entre un arbre et un pylône. Des feutres sont mis à disposition des habitants invités à s’exprimer et les passants se pressent en nombre pour lire les messages. Ce cahier de doléances à ciel ouvert a été installé dans le Schanzenviertel, quartier bien connu de Hambourg, où se sont déroulés, en marge du sommet du G20 (7-8 juillet 2017), les affrontements les plus sévères entre membres du « Black Bloc » et forces de l’ordre.

La cible principale des messages ? Les autorités locales, au premier rang desquelles le maire et dirigeant du Land de Hambourg, Olaf Scholz, accusé par les habitants d’une préparation défaillante, d’une mauvaise anticipation et d’un manque criant de réaction — sa participation en compagnie des chefs d’état du G20, au sein de l’Elbphilarmonie (voir notre article), à une représentation de la Symphonie nº 9 de Beethoven alors même que se déroulaient les événements dans le quartier, est un reproche récurrent.

Il y a aussi ce message, signé par « un ancien électeur du SPD » : « Citoyens de Hambourg ! Olaf Scholz doit partir ! En septembre, pas de voix pour le SPD. » Un appel clair lancé à la population à se saisir des élections législatives fédérales du 24 septembre 2017 (Bundestagswahl) pour manifester son mécontentement et sanctionner dans les urnes le premier bourgmestre.

La sélection, épisode 1 : mai-juin 2017

27/06/2017

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce premier épisode : Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg ∙ 327 victimes à la frontière interallemande ∙ Espérance de vie : une convergence est/ouest ? ∙ Genèse du “Stadtumbau Ost” ∙ Les déboutés du droit d’asile ∙ Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande ∙ Allemagne, société à responsabilité limitée.

L’Elbphilharmonie : « merveille » du storytelling

20/04/2017

Les mois et semaines passent, mais les présentoirs des librairies Thalia, dans le centre de Hambourg, ne désemplissent pas d’ouvrages et de produits dérivés — tasses, cahiers de coloriage, sacs en toile, jeux de société — consacrés à  l’Elbphilharmonie, la “merveille” architecturale et culturelle de la ville inaugurée le 11 janvier dernier en présence, notamment, de la chancelière Angela Merkel.