Fokal

HAMBOURG ∙ HAMBURG
Arthur Devriendt

L’Elbphilharmonie : « merveille » du storytelling

Mis en ligne le 20 avril 2017

Les mois et semaines passent, mais les présentoirs des librairies Thalia, dans le centre de Hambourg, ne désemplissent pas d’ouvrages et de produits dérivés — tasses, cahiers de coloriage, sacs en toile, jeux de société — consacrés à  l’Elbphilharmonie, la “merveille” architecturale et culturelle de la ville inaugurée le 11 janvier dernier en présence, notamment, de la chancelière Angela Merkel.

Élevée sur un ancien bâtiment (1963) dédié au stockage de thé, de tabac et de café, au bord de l’Elbe, à proximité immédiate de la “ville des entrepôts” (zone classée au patrimoine mondial de l’UNESCO) dans le nouveau quartier de la “HafenCity”, l’Elbphilharmonie se présente comme un établissement culturel de “rayonnement mondial” dédié à la musique symphonique avec trois salles de concert, mais où l’on retrouve également un hôtel, un restaurant ainsi qu’une quarantaine de logements luxueux. Le tout agrémenté d’une “Plaza” offrant un panorama sur la ville et son port à des visiteurs qui, après 10 années de travaux, s’y pressent aujourd’hui en nombre.

Le maire, Olaf Scholz (SPD), pose la “dernière pierre” de l’Elbphilharmonie.

La chronique et la critique

Ces 10 années de travaux, les relations difficiles entre les différentes parties prenantes, ainsi que le dérapage associé du budget de l’opération — 865 millions d’euros à l’arrivée contre 77 prévus initialement — auront longtemps alimenté la chronique (qu’elle soit locale, nationale ou internationale), sans toutefois aboutir à une remise en cause radicale du projet.

Bien au contraire, il est frappant de constater que ces éléments, pourtant directement liés à un mauvais pilotage du projet, font aujourd’hui partie intégrante du récit soulignant le caractère “extraordinaire” et “hors norme” de l’équipement construit.

Un cas illustre parfaitement cette dynamique de renversement de la critique, à savoir : une enquête réalisée à la fin de l’année 2013 par le quotidien local Hamburger Abendblatt. Menée par trois journalistes et publiée à l’issue d’un mois d’investigations, cette enquête visait à lever le voile sur les multiples défaillances dans la gestion et le suivi du projet de l’Elbphilharmonie, qualifié alors par les auteurs de “gigantesque scandale”. Pourtant, la réception de cette enquête fut loin d’être à la hauteur du potentiel critique qu’elle recelait. Ainsi l’enquête fut-elle primée à l’occasion de l’édition 2014 du salon “Real Expo” à Munich — un des principaux lieux de rencontre des investisseurs immobiliers internationaux — et ses enseignements renvoyés à d’éventuels projets ultérieurs, dans ce qui ressemble davantage à un soucis de “moralisation” que de véritable transformation des pratiques.

Le journal lui-même semble, la “livraison” du bâtiment approchant, s’être progressivement converti à un journalisme d’accompagnement. En témoigne le fait que si les articles de l’enquête mentionnée précédemment sont toujours consultables, comme ici et , cet accès ne peut plus se faire que de manière éparse, la page spécialement dédiée à cette enquête n’existant plus, selon les relevés d’Internet Archive, depuis la fin 2014. Plus généralement, on observe qu’au traitement critique s’est substitué une couverture beaucoup plus consensuelle, faisant la part belle aux événements de la structure… et aux opérations communes de partenariat, telles que la vente “exclusive” de billets ou la production de documentation pratique.

Enfin, toujours pour illustrer cette dynamique, l’on peut évoquer le cas particulier de l’un des auteurs de l’enquête, à savoir le journaliste Joachim Mischke, qui, à l’image de son journal, signe aujourd’hui avec le photographe Michael Zapf les ouvrages “publicitaires” rédigés à la gloire de l’Elbphilharmonie, évoqués en introduction.

“Une vision qui devient réalité”

Si les ouvrages et produits dérivés de l’Elbphilharmonie aujourd’hui accessibles dans les magasins de Hambourg résultent avant tout de la volonté d’acteurs économiques (maisons d’édition, fabricants de sacs, de jeux de société, etc.) soucieux de se positionner à un instant précis (i.e. l’inauguration) pour profiter à plein de l’intérêt du public envers le nouvel équipement, ils ne s’en inscrivent pas moins dans une longue et intense production éditoriale qui aura accompagné le projet tout au long de ces dix à quinze dernières années.

Dépassant en cela les simples opérations “marketing” et marchandes qui viennent traditionnellement consacrer une opération arrivée à son terme, il semble pertinent de mobiliser ici la notion de “storytelling” telle que travaillée par Laurent Matthey, géographe et professeur à l’université de Lausanne.

S’intéressant aux transformations contemporaines du champ professionnel de l’urbanisme, L. Matthey met en évidence “l’ascendance prise par des métiers maîtrisant plus les compétences communicationnelles sur les savoirs et pratiques disciplinaires […] de l’architecte-urbaniste”. Le géographe souligne ainsi le “besoin de narration” et la nécessité de “produire du texte” qui accompagne désormais chaque projet urbain. Un des outils privilégiés de cet “urbanisme fictionnel” est alors le “storytelling” dont les trois grandes fonctions peuvent être résumées de la manière suivante :

Maintenir l’intérêt de l’usager à venir.
Esquisser sa satisfaction future.
Mimer l’avancée du projet.

Investissant volontiers le champ des valeurs et des traditions, ce “storytelling” se décline volontiers, comme le note L. Matthey, sous la forme d’ouvrages, de forums et/ou d’expositions. On retrouve précisément ces modalités d’intervention dans le cas de l’Elbphilharmonie où, tout au long de ces dernières années, il s’agissait d’asseoir la décision politique, de légitimer le projet auprès du grand public et d’anticiper sa réalité, y compris dans des phases de grande incertitude. Ainsi, en 2011, alors que le chantier est arrêté pour cause de désaccords profonds entre les différents acteurs, le “cercle des amis de l’Elbphilharmonie” publie un livre de 100 pages intitulé… Un endroit magique.

Ce qui frappe alors — que l’on étudie des publications de 2007, de 2011 ou de 2017 — est la grande permanence du discours, régulièrement réactivé, et ce indépendamment de l’avancée réelle du projet et des éventuelles difficultés rencontrées.

Quatre éléments nous semblent caractériser ce discours. Le premier de ces éléments explique la genèse de l’Elbphilharmonie par “une vision” initiale. Attribuée à quelques notables locaux et responsables politiques municipaux, cette “vision” place d’emblée la création du bâtiment comme évidente et allant de soi. Un discours largement contestable dans la mesure où d’autres projets étaient envisagés au même endroit, à l’image d’un immeuble de bureau, nommé “MediaCityPort”, qui ne verra pas le jour en raison notamment — comme le soulignent Jan Balke, Paul Reuber et Gerald Wood de l’université de Münster — de la mobilisation de promoteurs immobiliers directement concurrencés.

En second lieu, les différentes publications justifient le projet de l’Elbphilharmonie en renvoyant au passé et à la “tradition musicale” de Hambourg, convoquant dans un même élan Gustav Mahler et The Beatles. L’opération consiste ici à amalgamer des trajectoires différentes et des époques diverses, bien réelles, pour en déduire, selon un raisonnement purement déterministe, une “vocation” de la ville, dont l’Elbphiharmonie serait le témoin le plus récent. Or, outre que le discours de la “tradition musicale” n’est en rien spécifique à Hambourg et se retrouve dans les différents projets de Philharmonie à travers le monde, celui-ci n’explique nullement les choix opérés pour la définition du lieu, tout entier tendu vers la seule “culture légitime”.

La troisième caractéristique de la production discursive consacrée à l’Elbphilharmonie est l’insistance sur le positionnement international de cette dernière. Transparaît alors, à l’image de la feuille de route confiée à la société publique Hamburg Marketing, l’idée d’un marché mondial avec ses concurrents (les autres philharmonies) et ses publics-cibles (les touristes, cadres et amateurs de grande musique), dans lequel la ville se doit de s’insérer faute de s’exclure elle-même des classements internationaux.

Enfin, la majestuosité du lieu. “Bijou”, “fleuron”, “diamant”, “merveille”, “porte sur le monde”, “rêve devenu réalité”, “œuvre d’art”… l’accumulation de tels qualificatifs, sous lesquels croule littéralement le lecteur, semble constituer la seule raison d’être de certaines publications. Associée à des photos de grande qualité, la geste architecturale est magnifiée et fait œuvre dans le même temps, à défaut de véritable ambition en la matière, de démocratisation culturelle. Le public sera ainsi ravi d’apprendre, dans la bouche du directeur, que “les places les moins chères sont les meilleures”.

Dons et fondations

Un acteur a joué un rôle central dans la mise en place de ce “storytelling” : la Fondation pour l’Elbphilharmonie. En plus d’assurer la diffusion de brochures et de soutenir l’organisation d’événements dans lesquels se déployaient les éléments de langage présentés plus haut, cette fondation, à travers sa mission première de récolte de dons, s’est attachée à produire une image de l’Elbphilharmonie marquée par l’engagement citoyen, le patronage et la “tradition hanséatique”.

Créée en septembre 2005 par deux banques privées (la M.M. Warburg & Co et la HSH Nordbank), la Fondation pour l’Elbphilharmonie visait, selon les termes du communiqué de presse publié à son lancement, à réunir l’ensemble des citoyens désireux de contribuer financièrement au nouveau bâtiment. L’objectif était alors chiffré à 40 millions d’euros.

Dans un ouvrage consacré au financement de la culture, publié en 2010, Rita Gerlach-March présente quelques-unes des campagnes de collecte alors réalisées. Elle rappelle ainsi qu’entre 2005 et 2007, une grande opération d’affichage — entièrement prise en charge par la société JCDecaux et intitulée “Hambourg érige un emblème” — est menée dans les rues de la ville ainsi que sur les écrans du réseau de métro. Elle est suivie en 2007 par une autre campagne, “Donnez votre nom à l’Elbphilharmonie”, à la devise grandiloquente : “Chaque donateur fera partie de l’histoire”.

Avec une somme totale de dons récoltés atteignant 57,5 millions d’euros au moment du bouclage du budget de l’opération, l’objectif financier de la fondation est rempli, semblant indiquer par là-même un véritable engouement collectif. S’intéresser à la répartition des dons, à l’identité des personnes impliquées et à la temporalité s’avère cependant très éclairant :

Il est ainsi à noter, tout d’abord, que 5 donateurs seulement représentent plus de 97% des dons récoltés. Qualifiés de “mécènes” par la catégorisation mise en place par la fondation — qui distingue “bronze”, “argent”, “or”, “platine” et “mécène” selon la somme en jeu — ces donateurs sont, par ordre décroissant : les époux Greve (30 millions d’euros environ), les époux Otto (10 millions env.), la fondation Hermann Reemtsma (10 millions env.), les époux Kühne (5 millions env.) et la fondation Körber (3 millions env.). Associée au fait que les micro-dons représentent quant à eux moins de 1% du total récolté, cette distribution bat en brèche l’image d’une passion collective.

Sans nier la réalité de leurs contributions, l’idée d’une “générosité” désintéressée peut aussi, pour certains de ces “mécènes”, se voir interrogée. En effet, pour deux d’entre eux au moins, l’objectif d’une attractivité renforcée de la ville à travers l’Elbphilharmonie — que ce soit auprès de touristes fortunés, de cadres ou dirigeants d’entreprises — entre en résonance directe avec leurs propres activités privées. C’est le cas par exemple de Christine et de Klaus-Michael Kühne qui, ayant fait fortune à la tête d’une célèbre entreprise de logistique (Kühne+Nagel), ont porté sur la même période la création d’un hôtel de grand luxe à Hambourg, The Fontenay, lequel doit ouvrir ses portes à l’automne 2017. C’est également le cas de Helmut Greve (décédé fin 2016) et de sa femme Hannelore, entrepreneurs à succès dans le domaine de la construction et investisseurs dans différents programmes immobiliers de la ville, à l’image de l’initiative “City Nord” consacrée à la rénovation et à la construction d’immeubles professionnels.

Il est à noter, enfin, que l’installation de la fondation est venue après que 40 millions d’euros, de la part des “mécènes” évoqués plus haut, soient en réalité déjà acquis. L’objectif initialement annoncé était donc déjà atteint avant même que la fondation ne soit effective… Apparaît donc en creux l’objectif réel de la Fondation pour l’Elbphilharmonie : à travers la diffusion régulière d’actualités positives autour des dons et de manifestations diverses, il s’agissait davantage de consolider le choix politique en faveur du projet — projet à même de faire fructifier des investissements privés par ailleurs —, d’éviter surtout tout retour en arrière et enfin, de légitimer l’Elbphilharmonie auprès de l’opinion en insistant sur sa dimension citoyenne, inclusive et historique. Une position qui n’était pas, par ailleurs, sans poser des difficultés aux employés de la fondation eux-mêmes eu égard aux retards pris par la construction.

Compte tenu de ces différents éléments, il semble permis, dans la lignée des géographes Jan Balke, Paul Reuber et Gerald Wood de l’université de Münster, déjà cités, ou de Hans-Hermann Albers, auteur d’un ouvrage sur la responsabilité des entreprises dans le développement urbain, de voir en la Fondation de l’Elbphilharmonie une “technologie de gouvernance urbaine post-politique” qui, mobilisant le registre de l’inclusion et de la participation, a avant tout servi d’instrument pour asseoir la décision politique et légitimer cette dernière.

Une machine qui redémarre

Si le “storytelling” mis en place durant l’élaboration et la construction de l’Elbphilharmonie est toujours mobilisé, depuis son inauguration, pour raconter une “belle histoire”, l’attention des élites municipales et des promoteurs s’est quant à elle tournée vers un nouvel objet. Présenté en mars dernier lors du “Marché international des professionnels de l’immobilier” (MIPIM) de Cannes, parallèlement à l’annonce faite par la ville de Toulouse d’une tour de quarante étages, le nouveau venu dans le paysage hambourgeois consiste en une tour de 200 mètres de haut, la “Elbtower”. Si rien n’en garantit encore la réalisation effective, la machine du “storytelling” s’est remise en marche et le maire de la ville parle d’ores et déjà d’une nouvelle… “merveille”.


Télécharger l’article au format pdf Cet article a été rédigé en avril 2017. La photo d’illustration a été empruntée à Stijn Nieuwendijk via la plateforme Flickr. Pour réagir à cet article, merci d’utiliser le formulaire de contact.

 

La sélection, épisode 1 : mai-juin 2017

Mis en ligne le 27 juin 2017

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce premier épisode : Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg ∙ 327 victimes à la frontière interallemande ∙ Espérance de vie : une convergence est/ouest ? ∙ Genèse du “Stadtumbau Ost” ∙ Les déboutés du droit d’asile ∙ Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande ∙ Allemagne, société à responsabilité limitée.

Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg

John Lauermann & Anne Vogelpohl

Sous l’impulsion de regroupements d’acteurs (économiques, politiques et sportifs) soulignant l’effet catalyseur et les bénéfices de tels événements (en termes de nouveaux quartiers, d’espaces verts, d’infrastructures, de signatures architecturales renommées, etc.), de nombreuses villes de par le monde se sont positionnées, ces 20-30 dernières années, pour accueillir les Jeux Olympiques sur leur sol. Nombreuses sont aussi celles qui, dans la période récente, ont vu ces mêmes projets abandonnés. Entre 2013 et 2016, ce sont ainsi Davos/Saint-Moritz, Munich, Budapest, Cracovie, Oslo, Rome ou encore Stockohlm qui ont retiré leur candidature suite à un référendum négatif ou à un mouvement de protestation populaire — relativisant au passage l’idée d’un “pessimisme” purement français que la rédaction du Monde a cru déceler dans les oppositions à la candidature de la ville de Paris.

C’est également le cas des villes de Hambourg et de Boston, dont les trajectoires sont étudiées, dans un article récemment paru dans la revue Environment and Planning A, par Anne Vogelpohl et John Lauermann, tous deux géographes, respectivement à l’Université d’Hambourg et à l’Université du Texas A&M. Dans ces deux cas précisément analysés, la “coalition de croissance” — expression forgée et popularisée par le chercheur américain Harvey L. Molotch en 1976 — a vu ses ambitions échouer sous l’effet d’une mobilisation citoyenne et de sa propre fragilité.

Déjà candidate malheureuse à l’accueil des JO en 1990 et 2003 (pour les jeux de 2004 et 2012), la ville de Hambourg semblait depuis lors se tenir à l’écart d’une telle ambition. Mais c’était sans compter sur la Chambre de commerce qui, en 2014, pousse pour une candidature aux JO 2024, lesquels sont présentés comme un “catalyseur et un emblème” pour la ville. Rapidement relayée par les responsables politiques, la coalition s’est construite autour de trois acteurs clés : à côté de la Chambre de commerce, déjà évoquée, l’entrepreneur immobilier Alexander Otto et le quotidien local Hamburger Abendblatt, tous deux également très actifs dans le dossier de l’Elbphilharmonie (voir notre article).

Déployer volontiers un discours fait de “boost” et d’“accélérateur”, organiser de nombreux événements publics, diffuser des vidéos de gens au bonheur retrouvé, publier quotidiennement des double-pages enthousiastes dans les colonnes du Hamburger Abendblatt, tout a été fait (ou presque) afin de susciter l’adhésion au projet et minimiser les critiques. Un aspect d’autant plus important que de cette adhésion populaire dépendait le choix final, au niveau national, entre Berlin et Hambourg. Au soir du 29 novembre 2015, ces efforts n’avaient cependant manifestement pas suffi : le référendum organisé ce jour-là réunissait 51,6% des voix contre le projet.

Si ce résultat a pu surprendre y compris au sein des rangs des militants “NOlympia”, ce résultat vint plutôt, pour A. Vogelpohl et J. Lauermann, clôre une séquence. En effet, si la capacité des militants à faire entendre leurs voix a été réelle, en s’appuyant notamment sur les expériences précédentes de villes-hôtes et en développant un discours plus large sur la ville embrassant de multiples thématiques (gentrification, environnement, démocratie…), celle-ci ne suffit pas à expliquer le résultat. L’échec de la “coalition” tient aussi, selon les auteurs, a ses propres fragilités :

Sur le plan budgétaire tout d’abord, les acteurs locaux n’ont jamais réussi à obtenir la garantie de l’implication de l’État fédéral. Le maire Olaf Scholz pouvait promettre que la ville ne prendrait pas en charge plus de 200 millions d’euros par an de 2018 à 2023, plus de 7,4 milliards restaient à financer sans répartition claire. Une position difficile à tenir quand, en parallèle, la municipalité se montrait incapable de maîtriser l’explosion des coûts de l’Elbphilharmonie (voir notre article). Le coup de grâce en la matière a toutefois été apporté en septembre 2015 par un rapport de la Cour des comptes de Hambourg, difficilement soupçonnable de “gauchisme”, dans lequel l’institution pointait les risques financiers de l’opération et les conditions imposées par le CIO.

Deuxièmement, la Chambre de commerce, bien qu’officiellement porteuse du projet, n’a pu compter en interne que sur un soutien partiel. Sous le slogan “La Chambre, c’est NOUS” (“Die Kammer sind WIR”), une opposition s’est en effet développée en son sein depuis 2014, réclamant l’accès au pouvoir d’une nouvelle génération, plus jeune et plus en phase avec les transformations de l’économie. Ce groupe s’est alors fait l’écho des opposants à l’accueil des JO, dénonçant notamment le manque de transparence et de participation, le sujet n’ayant par exemple, malgré la forte implication des services de la Chambre, jamais été abordé en session plénière. Signe de l’émergence de nouvelles élites, ce groupe a raflé 54 des 58 sièges aux élections consulaires en début d’année 2017 et placé un de ses membres à la présidence de la Chambre, en la personne de Tobias Bergmann, patron d’une société de conseil et membre de Transparency International.

Enfin, l’emplacement envisagé du projet a provoqué à son tour de fortes dissensions. Si l’“OlympiaCity” devait relier trois projets phares de la ville et accélérer la conversion d’anciennes zones portuaires, de nombreux entrepreneurs, qui se voyaient dans l’obligation de transférer de manière permanente ou partielle leurs activités, ont fait part de leur désaccord, privant la coalition de soutiens traditionnels et nécessaires.

Ce sont toutes ces lignes de faille, ces fractures et dissensions que la “coalition” n’a pas réussi à surmonter mais sur lesquelles, en face, les opposants ont su capitaliser, en plus de développer leurs propres alternatives, qui ont abouti à l’échec du projet. Un échec que le titre honorifique de “Citoyen de l’année 2015” accordé à Alexander Otto n’aura sans doute pas suffi à effacer.

327 victimes à la frontière interallemande

Klaus Schroeder & Jochen Staadt

Largement relayée par la presse allemande (voir, par exemple, Der Spiegel, Deutsche Welle, Die Zeit, Süddeutsche Zeitung), la publication, aux éditions Peter Lang, d’un ouvrage dirigé par Klaus Schroeder et Jochen Staadt, politistes et historiens à l’Université libre de Berlin, met à disposition du grand public une biographie détaillée des 327 personnes mortes à la frontière entre la RDA et la RFA, de 1949 à 1989. Un travail issu de cinq années de recherche et mené dans le cadre d’un projet soutenu par le ministère fédéral de la Culture et des Médias ainsi que par les États de Saxe-Anhalt, de Basse-Saxe et de Hesse.

Espérance de vie : une convergence est/ouest ?

Markéta Pechholdová, Pavel Grigoriev, France Meslé & Jacques Vallin

Après s’être intéressé, il y a cinq ans déjà, à l’évolution de la population puis au taux d’emploi féminin en Allemagne, la collection Population & Sociétés de l’INED s’intéresse dans son numéro de mai 2017 (n°544), écrit à quatre mains, à la convergence observée de l’espérance de vie, depuis la réunification, entre l’ex-Allemagne de l’est et l’ex-Allemagne de l’ouest.

En prenant dans un premier temps appui sur la situation de la République Tchèque, qui leur permet d’évacuer l’idée selon laquelle le “simple abandon du régime communiste” serait le facteur explicatif de cette convergence, les auteurs, en s’intéressant à l’évolution des causes de décès, notent que, dès les années 80, les deux Allemagne sont engagées dans une baisse des décès liés aux maladies cardiovasculaires (qui sont la première cause de décès). Mais comme l’observent les auteurs, le rythme de la baisse est alors plus soutenu à l’ouest qu’à l’est.

Ce que viendra apporter la réunification — après une brève période d’aggravation des écarts d’espérance de vie, en raison du “choc démographique” causé par la réunification (voir infra) et de la “désorganis[ation] des règles de la vie sociale” — est une “inversion entre les rythmes de baisse” : tirant avantage des techniques modernes, l’ex-RDA connaîtra en effet durant les années 1990 un rythme de baisse des maladies cardiovasculaires plus soutenu que l’ex-RFA, aboutissant à une égalisation de l’espérance de vie entre Länder de l’est et Länder de l’ouest.

Si l’écart pour les femmes est devenu depuis le milieu des années 2000 quasi-insignifiant (0,17 an contre 2,8 ans en 1990), le rattrapage est en revanche qualifié d’incomplet pour les hommes (persistance d’un écart de 1,3 ans aujourd’hui contre 3,4 ans à la réunification) : “Les hommes de l’Est continuent de pâtir d’un reliquat de sur-risques liés aux déficiences de l’ancien régime en matière de maladies cardiovasculaires et de maladies de société (alcoolisme, tabagisme, morts violentes, comportements propices aux maladies de cœur)” observent ainsi les auteurs.

Genèse du “Stadtumbau Ost”

Matthias Bernt

Au-delà de l’image d’épinal d’un peuple tout à sa joie de fêter son unité nationale retrouvée, la réunification a eu pour première conséquence une émigration massive de la population de l’Allemagne de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest. On estime ainsi que, depuis 1991, l’ex-RDA a perdu 1,7 million d’habitants soit près de 11% de sa population initiale.

Paradoxalement, à la même période et alors que cette émigration massive allait de pair avec un fort mouvement de désindustrialisation, l’ex-RDA a connu un “boom immobilier”, largement soutenu par les pouvoirs publics.

La coexistence de ces deux mouvements contradictoires (rétrécissement démographique versus augmentation du nombre de logements) étant, par l’imbrication étroite des différentes parties prenantes (compagnies de logement, municipalités, établissements bancaires…), porteuse d’un risque important de réaction en chaîne, un programme massif de rénovation urbaine a été mis en place : le “Stadtumbau Ost” (2002-2016).

Dans un article récemment paru dans la revue Urban Geography, le politiste et sociologue de l’urbain Matthias Bernt, de l’Institut Leibniz (Erkner), revient en détail sur la genèse de ce programme, en se concentrant non pas sur ses applications locales (déjà largement décrites par ailleurs), mais en s’intéressant à la “constellation d’acteurs” mobilisés au niveau national.

L’auteur montre notamment comment les acteurs immobiliers ont encadré la manière de poser le problème ainsi que la façon d’y répondre — l’intérêt général, déterminant l’action publique, résidant pour ces acteurs dans la garantie d’un fonctionnement normal et équilibré du marché, et ce en parfait écho à l’ordolibéralisme allemand. Néanmoins, Matthias Bernt montre également comment les autres acteurs investis dans l’élaboration du “Stadtumbau Ost”, s’ils ne sont jamais allés contre les intérêts du secteur immobilier, ont profondément marqué le programme à leur tour : ce sont ainsi les aménageurs qui, dépassant la seule destruction des logements vacants en périphérie, ont fait de la rénovation des centres urbains un volet prioritaire de cette politique ; c’est également la machine administrative qui, en rendant obligatoire l’élaboration par les municipalités d’une “stratégie de développement intégré”, a permis d’inscrire les actions menées dans une temporalité de moyen et long terme.

Se plaçant à distance des études mobilisant le “néolibéralisme” comme clé explicative des transformations des politiques urbaines, Matthias Bernt plaide ici pour la reconnaissance du “caractère hybride” du programme de rénovation urbaine qu’a connu l’ancienne Allemagne de l’Ouest.

Les déboutés du droit d’asile

Penelope Scott

En exploitant les données d’entretiens réalisés entre 2007 et 2011 auprès d’une dizaine de participants dans l’Est de l’Allemagne, la sociologue Penelope Scott, rattachée à l’Université de Munich, propose, dans un article publié dans le Journal of Immigrant & Refugee Studies, d’éclairer les conditions de vie particulières dans lesquelles évoluent les déboutés du droit d’asile en Allemagne qui ne peuvent, compte tenu d’obstacles procéduraux ou de raisons humanitaires, être renvoyés dans leur pays d’origine.

Bénéficiaires d’une “Duldung” qui, comme son nom l’indique en allemand, “tolère” leur présence sur le sol allemand, et soumis dans le même temps à une “Residenzpflicht” (qui contraint fortement leur mobilité géographique), ces individus voient leur quotidien intégralement déterminé par les pouvoirs publics : logement, argent liquide, tickets pour produits de première nécessité, conditions d’accès au service de santé, interdiction d’entrée sur les marchés éducatif ou professionnel.

Dès lors ce quotidien n’est pas, l’on sans doute, sans difficultés : ainsi les résidences collectives, par le partage des commodités qu’elles impliquent, génèrent des comportements compétitifs (ex: pour bénéficier d’eau chaude) pouvant déboucher sur des conflits ouverts entre résidents, et offrent peu de possibilité de vie privée. Les tickets ou bons à échanger, quant à eux, ne permettent pas toujours de se procurer l’ensemble des biens ou produits nécessaires à une vie normale, et ce d’autant plus quand les centres d’hébergement sont situés en zone peu dense où l’offre de commerces est faiblement fournie. Un éloignement des centres qui aboutit par ailleurs quasi mécaniquement à un éloignement social. Enfin, le quotidien des déboutés interviewés par P. Scott — tous “noirs africains” — est fortement marqué par la peur d’agressions à caractère raciste. Si elles ne sont pas directement imputables aux autorités, ces agressions invitent tout de même à interroger ces mêmes autorités sur les critères qui président aux choix de localisation des centres d’hébergement.

Pour tenter de faire face à ces facteurs de stress, qui peuvent déboucher sur des troubles psychiques profonds, Penelope Scott observe différentes “réponses” parmi les personnes enquêtées : l’activisme dans des organisations de défense des droits des immigrés (qui offre distraction, accès à un réseau social et acquisition de savoirs utiles pour sa propre situation), la sortie du centre d’hébergement (vécue comme une reprise en main de son parcours mais qui, compte tenu de la violation de la règlementation sur laquelle elle repose, est potentiellement risquée) ou encore, “l’instrumentalisation du corps” : se marier à un(e) allemand(e) et/ou avoir un enfant avec un(e) allemand(e) apparaissent en effet, pour de nombreux migrants, comme les dernières options à leur disposition pour sécuriser leur statut et éloigner définitivement la menace d’expulsion qui pèse sur eux.

En conclusion de son article, l’auteure livre un jugement très sévère sur la réglementation allemande, coupable, selon elle, de “violation des droits humains”. Pour Penelope Scott il conviendrait en effet que la localisation des centres d’hébergement soit pensée de manière à faciliter la sociabilité des résidents avec l’extérieur ; que les unités de logement soient plus petites et offrent la possibilité de regroupements selon des affinités familiales ou amicales ; que les problématiques spécifiques aux femmes, et en particulier aux femmes enceintes, soient reconnues et anticipées ; et enfin, que les sanctions ayant pour effet de limiter l’accès aux besoins élémentaires soient supprimées tout comme les restrictions de mobilité et d’accès au système de santé.

Cependant, compte tenu de la relative ancienneté des témoignages sur lesquels repose son article (2007-2011) et compte tenu par ailleurs de l’accueil réalisé depuis lors par l’Allemagne envers les réfugiés syriens (2013-2015), il aurait sans doute été utile que l’auteure rajeunisse son propos, fasse part des éventuelles évolutions législatives et indique si ses préconisations sont toujours, ou non, d’actualité.

Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande

Pautz Hartwig

Ancien étudiant à l’Université d’Hanovre et désormais lecteur à l’Université de l’Écosse de l’Ouest, Pautz Hartwig publie dans la revue German Politics un article consacré aux discours tenus sur les “immigrants” et “réfugiés” par les mouvements de gauche radicale non parlementaires.

En introduction, P. Hartwig note que si la “crise des réfugiés” syriens en Allemagne a conduit à de nombreux débats, les enquêtes et études relatives à ces controverses se sont limitées soit aux partis participant à “l’arène électorale”, soit aux mouvements d’extrême droite. Ainsi les mouvements de gauche non parlementaire, faibles numériquement mais fortement actifs en cette période, ont-ils, par leur non-participation aux joutes électorales et par leur situation à gauche de l’échiquier politique, doublement échappé aux regards des analystes.

Après avoir étudié les “publications” (sites web, blogs, flyers, etc.) de cette mouvance mobile — concentrée prioritairement à Hambourg, Berlin et dans les villes universitaires — l’auteur met en évidence trois types de discours :

Le premier de ces discours voit dans les immigrés et réfugiés un nouveau “prolétariat”. Érigés en victimes du capitalisme, leur sort est une invitation à poursuivre le combat contre le système et ses institutions (à commencer par l’Union Européenne et l’État allemand). Particulièrement porté par des groupes comme “… ums Ganze!”“Radikale Linke Berlin” ou la revue Jungle.World, ce discours critique une “aide aux réfugiés” perçue comme clientéliste et rejette toute forme d’accommodement ou de négociation avec les acteurs publics en charge de ces questions. Dès lors, seuls les individus ralliés à leur cause et désireux de s’engager à leurs côtés méritent d’être aidés et soutenus. La “crise des réfugiés” constitue donc une occasion pour ces groupes de réaffirmer leur vision politique propre, articulée autour de l’opposition entre “classe ouvrière”, à laquelle sont assimilés l’ensemble des réfugiés, et “bourgeoisie”.

Le deuxième type de discours identifié par l’auteur essaie de joindre dans le même temps une critique radicale des politiques en matière d’immigration et de droit d’asile, et une activité de soutien aux réfugiés et migrants. Historiquement portée par le réseau “kein Mensch ist Illegal” (KMII), fondé en 1997 et inspiré par le mouvement dit des “sans papiers” en France, cette mouvance revendique une position tranchée sur les notions de frontière et de souveraineté nationale ainsi que sur les politiques d’immigration, jugées discriminatoires et attentatoires aux droits humains, tout en s’engageant dans des actions quotidiennes d’aide aux réfugiés et migrants (conseils juridiques, aide médicale, administration, logement) avec ce que cela peut charrier en termes de compromissions et de tensions entre “réformistes” et plus radicaux. Si le KMII, en tant que réseau structuré et coordonné au niveau national, est désormais de l’histoire ancienne, il est toujours utilisé comme slogan et “marque” par de nombreux mouvements, à l’image de “Lampedusa in Hamburg” qui a regroupé autour de lui d’autres groupes et initiatives présentes dans la ville de Hambourg (“ATEŞ∙H”, “Recht auf Stadt”, “Antira”).

Le troisième et dernier discours étudié par P. Hartwig est celui des “Anti-Allemands”. Créé en 1990 par des dissidents de la gauche communiste non parlementaire d’Allemagne de l’Ouest, ce groupe se revendique de l’extrême-gauche, quand bien même ce label lui est très souvent contesté. Critique de l’anti-impérialisme, de l’anti-sionisme et d’un certain “islamogauchisme” — pour reprendre un terme en vigueur en France — qu’ils prêtent aux autres mouvements, les “Antideutsche” pressent la gauche radicale, notamment dans les colonnes de leur revue Bahamas, à défendre les acquis de “la modernité occidentale”. Face à un “Islam conquérant” et aux replis identitaires, il faudrait promouvoir, selon eux, une intégration “à l’occidentale” des réfugiés et immigrés, ce qui suppose un affranchissement vis-à-vis des “impositions de l’Islam”. Très critiques envers les projets politiques des groupes précédents, ils substituent à celui-ci un “projet de civilisation”.

En conclusion, l’auteur pointe le décalage qui existe chez certains acteurs, lesquels annoncent lutter contre le capitalisme et/ou les diverses formes d’oppression mais en viennent dans leurs discours à reproduire de strictes hiérarchies sociales et, à l’opposé d’une approche universelle, à conditionner leur soutien aux individus en fonction de leur degré d’adhésion (qu’il s’agisse de la “lutte des classes” ou de la défense de la “modernité occidentale”). Si la “crise des réfugiés” aurait pu, selon Pautz Hartwig, constituer une opportunité pour la gauche militante à se renouveler et à formuler un discours commun a minima, elle a en réalité plutôt contribué à réaffirmer et à renforcer la fragmentation des courants de pensée existant au sein de celle-ci.

Allemagne, société à responsabilité limitée

Franz Schultheis & Kristina Schulz

Publié en 2005 en Allemagne et paru en 2015 aux éditions « Raisons d’Agir » en version française, l’ouvrage dirigé par Franz Schultheis et Kristina Schulz, Société à responsabilité limitée. Enquête sur la crise du modèle allemand, fait l’objet, sous la plume d’Olivier Giraud, d’une recension très favorable dans le dernier numéro de la revue Sociologie du travail (vol. 59, n°2, avril-juin 2017).

En transposant à l’Allemagne la démarche mise en place par Pierre Bourdieu dans le livre La Misère du monde, la dizaine de chercheurs réunis pose “un diagnostic clair de la situation sociale et historique du pays par une mise en perspective critique et lucide de ses structures sociales”, et ce à travers “les vécus et expériences singulières qu’elles génèrent à l’échelle individuelle”.


Cet article a été rédigé en juin 2017. Pour réagir à cet article, merci d’utiliser le formulaire de contact.