Le Spectateur du Nord

Recensions, reportages et portraits à Hambourg (Allemagne)
par Arthur Devriendt

Les « oreilles » du métro de Hambourg

19/03/2019

Station modeste de la ligne 2 du métro de Hambourg, Emilienstraße n’en est pas moins originale. En surface, encastrée dans la structure recouvrant la bouche d’entrée, c’est une « mini » école de musique, la bien nommée Musikstation, qui remplace l’habituel café ou petit commerce alimentaire.

Au sous-sol, au niveau des quais, l’ancien kiosque à journaux, tout de verre et d’acier, a quant à lui été vidé de sa marchandise, réaménagé et décoré. Dans les vitrines, quelques livres ont été disposés, ainsi que des photographies et jouets d’enfants. Le comptoir de vente d’autrefois, quelques chaises et une table basse composent le mobilier de l’étroit espace central, simple mais chaleureux. À l’extérieur, un slogan qui sonne comme une invitation : « Je vous écoute. »

Ce projet – intitulé sobrement « das Ohr » (l’oreille) – a été initié par Christoph Busch, 72 ans, auteur de livres audio et de scénarios, à l’image de l’adaptation du roman d’Uwe Johnson, Une année dans la vie de Gesine Cresspahl, réalisée par Margarethe von Trotta.

Né a Brilon, ville thermale de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Christoph Busch a étudié le droit à Münster, été conducteur de taxis et exercé un temps comme antiquaire, avec un faible pour les meubles français, avant de se consacrer définitivement au cinéma et à l’écriture à partir de 1990.

Résident à Hambourg depuis cette date, il a ressenti le besoin ces dernières années, alors que ses deux enfants prenaient leur envol, « d’amener quelque chose d’un petit peu aventureux dans [sa] vie ». C’est ainsi que, en novembre 2017, lorsqu’il apprend que le kiosque de la station Emilienstraße, aux environs de laquelle il habite, est vide, il appelle immédiatement la compagnie de transport public (Hamburger Hochbahn), propriétaire des lieux.

Quand celle-ci lui confirme que le local est toujours disponible, « j’ai tout d’abord eu peur. Je ne savais pas ce que je devais faire avec ça » déclare-t-il. Sans véritable projet clairement défini, Christoph Busch entame plusieurs semaines d’échanges, de négociations et de travaux avant de prendre place dans son kiosque pour la première fois, le 2 janvier 2018.

Une nouvelle source d’inspiration

Seules de vagues idées le portent alors : écrire, observer les gens, écouter de temps à autre les passants, en récolter peut-être quelques idées, anecdotes ou histoires. Si l’idée d’un livre fait déjà son chemin, c’est davantage pour se donner du courage, comme il le reconnaît dans un reportage au long cours de la radio publique fédérale allemande (Deutschlandfunkkultur).

Chaque jour de la semaine, de 9h30 à 14h30, Christoph Busch alors écrit, assis dans son kiosque entre les rames de métros desservant la ville d’est en ouest. Faute d’assurance financière, et malgré une aide au démarrage apportée par un fonds culturel de la ville, l’expérience est censée s’arrêter six mois plus tard, en mai 2018.

« Normalement, j’écris. Mais si vous voulez, j’écoute aussi. »

Mais un drôle de renversement s’opère pour celui qui, en 1990, pour le journal taz, abordait les gens sur les terrasses de café en leur demandant « pourquoi êtes-vous assis ici ? » Le questionneur d’autrefois devient à son tour le questionné. À ceux qui l’interrogent sur cette présence singulière, il répond : « Normalement, j’écris. Mais si vous voulez, j’écoute aussi. »

Loin de susciter des réactions violentes ou aggressives comme il le craignait, son kiosque attire un nombre toujours plus grand de curieux, avides d’explications et prêts à se livrer spontanément à l’intérieur du petit local, qu’il s’agisse de quelques mots ou d’une histoire de vie complète. « Je ne suis pas thérapeute, je parle tout simplement avec les gens » précise-t-il. Quelques semaines seulement après l’ouverture du kiosque, cette activité d’« écoute » aura pris le pas sur l’activité d’écriture.

Accompagné par une importante couverture médiatique, Christoph Busch réussit, dès février-mars, à récolter de nouveaux fonds pour le paiement du loyer et reçoit une avance d’une maison d’édition pour son projet de livre. Ayant toutefois déjà récolté assez de matériau pour celui-ci, il réfléchit à l’utilisation future du kiosque : « ça pourrait être un atelier, ça pourrait être n’importe quoi » mais « pas forcément avec des personnes qui écoutent ». Face au succès rencontré, ce sera finalement l’option retenue.

Répondre au « besoin d’écoute »

Quand nous nous présentons pour la première fois au kiosque d’Emilienstraße, en octobre 2018, ce n’est pas Christoph Busch qui nous reçoit, mais Kerstin H. Âgée de 30 ans, elle est la benjamine de l’équipe d’une dizaine de bénévoles qui se relaie désormais pour écouter les voyageurs.

Informée de l’initiative par une amie, elle s’est rapprochée du fondateur qui lui a rapidement proposé de prendre en charge un créneau horaire. Un véritable « défi » pour celle qui se définit comme timide quand bien même cela se rapproche des activités qu’elle mène par ailleurs au sein de la déclinaison allemande de la fondation « Les Petits Frères des Pauvres » (Freunde alter Menschen e.V.).

Pour celle qui envisage de reprendre des études dans le domaine social après avoir travaillé à l’étranger, le « besoin d’écoute » qui se manifeste à travers la fréquentation du kiosque a pour cause ce « mal du siècle » qu’est la solitude. Cependant, pas question de se limiter aux histoires graves ou tristes : « J’écoute tous types d’histoires » annonce-t-elle. À l’image de cette femme bon chic bon genre qui partait pour aller manifester : « Les gens ne correspondent pas aux cases dans lesquelles on veut les ranger. » Ou plus surprenante encore, celle d’un jeune héritier à la recherche d’amis aussi fortunés que lui : « Je suis restée sans voix », en rigole-t-elle désormais.

Fortement engagée dans de nombreuses activités associatives, elle a aussi apporté ses propres idées pour l’aménagement et la décoration du kiosque, à l’image de son livre préféré, L’Histoire sans fin, de Michael Ende, dans la vitrine, ou encore ces panneaux où les passants sont invités à exprimer leurs souhaits, pour eux-mêmes ou pour les autres. Une jeune fille et sa mère, ne parlant pas l’allemand, y laisseront un message en arabe pendant notre visite.

Kerstin H. – Photographie de Rémi Caton.

Lors de notre seconde visite, quelques semaines plus tard, c’est Christoph C. qui nous accueille. Lui avait lu quelques articles de presse avant de rencontrer Christoph Busch lors d’une fête. L’idée de rencontrer des inconnus lui plaît. Travailleur indépendant, créateur de jeux de société, il n’a pas beaucoup de temps libre mais vient assurer de temps en temps une permanence, en cas d’absence. C’est sa troisième lorsque nous le rencontrons.

Ce jour-là, un visiteur est fasciné par les objets installés en vitrine. Un jeu de son enfance, qu’il retrouve, l’intéresse particulièrement : une petite tablette de bois sur laquelle est dessinée un visage de profil, dotée d’une chaine permettant de former le nez de son choix. La discussion s’engage, quelques souvenirs d’enfance sont évoqués. Christoph C. refermera ce soir-là le kiosque avec, peut-être, une nouvelle idée de jeu.

À la veille des fêtes de fin d’année, pour notre troisième visite, c’est Rossella C. qui occupe le kiosque. Deux jeunes écoliers, confortablement installés avec barres chocolatées et boissons, l’interrogent : « Mais vous faîtes quoi ici, vous êtes pompier volontaire ? »

Pasteure évangélique à Hambourg, cette italienne installée en Allemagne depuis plus de 30 ans offre son « oreille » aux passagers de la station Emilienstraße deux fois par mois. Y’a-t-il une ressemblance entre les deux activités ? « Ici ce n’est pas du conseil ou de l’accompagnement, simplement de l’écoute », sans morale ni suivi dans le temps. Quant à la solitude, « ce n’est pas la seule chose qui revient. Il y a les problèmes de voisinage, les relations amoureuses ou encore la vie au travail », avec ces personnes qui viennent décompresser de leur journée au kiosque avant de rentrer chez elles.

Tout cela suppose d’entendre, parfois, des histoires dures ou violentes. Pour Christoph Busch, qui lui-même a eu besoin de faire une pause à la suite d’un récit particulièrement difficile, une bonne « oreille » a trois qualités : « du temps, de bons nerfs et ne pas être intéressé par l’argent ». Comme des pompiers volontaires.


Cet article a été rédigé entre février et mars 2019. Comme indiqué dans le corps de l’article, nous avons visité le kiosque de la station Emilienstraße à trois reprises en fin d’année 2018. Rémi Caton est l’auteur de la photographie de Kerstin H. Son site internet : http://remicaton.com/. Pour réagir, merci de laisser un commentaire ci-dessous. Vous pouvez également utiliser le formulaire de contact ou notre fil Twitter.

La sélection, épisode 3 : hiver 2018-2019

10/02/2019

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois environ, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce troisième épisode : Quand Hambourg était la « capitale » de l’émigration françaisePlaidoyer pour une démocratie activeQu’est-ce qui secoue la sociologie allemande ?De la pluralité religieuse à HambourgLes employés allemands face à « l’activation »Sans-abris et mal logés : portraits statistiquesÀ qui appartient Hambourg ?

Avec #unten, les précaires allemands appelés à prendre la parole

02/01/2019

Une même couleur mais des fortunes diverses. Si des deux côtés du Rhin le jaune aura été une couleur marquante durant la fin de l’année 2018, les mouvements qui l’ont adoptée n’auront pas connu le même succès selon que l’on se situe en France ou en Allemagne.

En France, ce sont bien sûr les dizaines de milliers de « gilets jaunes » qui, plusieurs semaines durant et à travers tout le pays, auront occupé les rues et les ronds-points pour manifester leur colère, parvenant par leur mobilisation à faire reculer Emmanuel Macron et son Premier ministre. Né sur des groupes Facebook en opposition à une hausse prévue de la taxe sur les carburants, ce mouvement aura vu ses revendications s’élargir progressivement au pouvoir d’achat, à la rémunération du travail et au fonctionnement démocratique.

Source de l’illustration : Der Freitag

France – Allemagne : une sélection de 10 podcasts

02/12/2018

Qu’ils proviennent de l’audiovisuel public, de titres de presse bien établis ou encore dits « natifs », les podcasts sont le moyen idéal pour se faire sa propre radio sur mesure. Et qu’il s’agisse de la France ou de l’Allemagne, la production est foisonnante. Entre vie politique, actualité des idées et des sciences sociales ou Hambourg, voici une sélection de 10 podcasts pour la saison 2018-2019 :

Lokalrunde – Berlin & Hamburg

Katharina Schipkowski & Erik Peter • taz

Tous deux collaborateurs du taz, quotidien de gauche allemand, Katharina Schipkowski et Erik Peter se réunissent une fois par semaine dans Lokalrunde pour évoquer, sous la forme d’une discussion chaleureuse, l’actualité politique de leur ville respective, Hambourg et Berlin. Si les sujets sont parfois trop rapidement évoqués, l’émission, qui dure entre 18 et 25 minutes, se fait plus intéressante quand les deux situations permettent d’éclairer un même thème.

La suite dans les idées

Sylvain Bourmeau • France Culture

Produite et animée par Sylvain Bourmeau, par ailleurs co-créateur du média AOC, La suite dans les idées est une émission de référence, diffusée sur France Culture, pour suivre les actualités des recherches en sciences sociales. En lien avec l’Allemagne, on pourra écouter avec profit l’émission récente (octobre 2018) avec l’historien Nicolas Offenstadt, sur la pratique de l’Urbex, ou celle plus ancienne (novembre 2015) avec le sociologue Franz Schultheis, à propos du livre Société à responsabilité limitée. Enquête sur la crise du modèle allemand (que l’on évoquait ici-même).

Le sommet, le maire et la police : un an après le G20 à Hambourg

12/08/2018

Tout le monde déteste la police ! » ou « Tout le monde aime la police ! » ? Aussi caricaturaux que soient ces slogans, la presse hambourgeoise avait, au lendemain des événements et affrontements survenus en marge du sommet du G20 en juillet 2017, choisi son camp sans hésiter.

Ainsi le quotidien Hamburger Abendblatt, promoteur assidu des grands projets et événements de la ville – à l’image, par exemple, de la candidature (rejetée) aux Jeux olympiques 2024 – invitait, six jours à peine après la fin du sommet, 2 000 policiers à un concert-hommage dans la grande salle de l’Elbphilharmonie pour leur dire « merci ». Sur la scène, le rédacteur en chef Lars Haider, volontiers lyrique, saluait l’engagement des forces de l’ordre et l’attitude dont elles avaient fait preuve les jours précédents « pour la liberté et la démocratie ». Le compte-rendu de la soirée rappelait quant à lui opportunément que sous les 22 kilos d’équipement et les allures de Robocop se cachaient avant tout… « des hommes normaux ». Parallèlement, la rédaction publiait, à l’attention des policiers venus en renfort des autres régions du pays — plus de 30 000 auront été mobilisés au total — une lettre ouverte d’excuses et les invitaient, en partenariat avec des chaînes d’hôtels et autres attractions touristiques, à (re)découvrir la ville, cette fois-ci sans uniformes et sans « criminels ».

La sélection, épisode 2 : avril-mai 2018

29/04/2018

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois environ, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce second épisode : À Hambourg, une réforme électorale en trompe-l’œil ∙ « Refugees Welcome », quand le discours change de ton ∙ Justice (environnementale) pour tous ! La pollution sonore à Hambourg ∙ Les consultants, une menace pour la démocratie locale ? ∙ Au revoir l’Allemagne ! ∙ Le petit pont de bois.

Élections du Bundestag : qui sont les candidats à Hambourg ?

26/08/2017

Des papiers flottent dans les airs, accrochés à un fil tendu entre un arbre et un pylône. Des feutres sont mis à disposition des habitants invités à s’exprimer et les passants se pressent en nombre pour lire les messages. Ce cahier de doléances à ciel ouvert a été installé dans le Schanzenviertel, quartier bien connu de Hambourg, où se sont déroulés, en marge du sommet du G20 (7-8 juillet 2017), les affrontements les plus sévères entre membres du « Black Bloc » et forces de l’ordre.

La cible principale des messages ? Les autorités locales, au premier rang desquelles le maire et dirigeant du Land de Hambourg, Olaf Scholz, accusé par les habitants d’une préparation défaillante, d’une mauvaise anticipation et d’un manque criant de réaction — sa participation en compagnie des chefs d’état du G20, au sein de l’Elbphilarmonie (voir notre article), à une représentation de la Symphonie nº 9 de Beethoven alors même que se déroulaient les événements dans le quartier, est un reproche récurrent.

Il y a aussi ce message, signé par « un ancien électeur du SPD » : « Citoyens de Hambourg ! Olaf Scholz doit partir ! En septembre, pas de voix pour le SPD. » Un appel clair lancé à la population à se saisir des élections législatives fédérales du 24 septembre 2017 (Bundestagswahl) pour manifester son mécontentement et sanctionner dans les urnes le premier bourgmestre.

La sélection, épisode 1 : mai-juin 2017

27/06/2017

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce premier épisode : Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg ∙ 327 victimes à la frontière interallemande ∙ Espérance de vie : une convergence est/ouest ? ∙ Genèse du “Stadtumbau Ost” ∙ Les déboutés du droit d’asile ∙ Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande ∙ Allemagne, société à responsabilité limitée.

L’Elbphilharmonie : « merveille » du storytelling

20/04/2017

Les mois et semaines passent, mais les présentoirs des librairies Thalia, dans le centre de Hambourg, ne désemplissent pas d’ouvrages et de produits dérivés — tasses, cahiers de coloriage, sacs en toile, jeux de société — consacrés à  l’Elbphilharmonie, la “merveille” architecturale et culturelle de la ville inaugurée le 11 janvier dernier en présence, notamment, de la chancelière Angela Merkel.

  

Abonnez-vous à la newsletter

... et recevez directement dans votre boîte e-mail les dernières publications du "Spectateur du Nord" !
Votre adresse e-mail
Votre adresse e-mail ne sera ni divulguée ni cédée à des tiers