Fokal

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Analyses, portraits et enquêtes • Analysen, Porträts und Erhebungen

La sélection, épisode 2 : avril-mai 2018

29/04/2018

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois environ, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce second épisode : À Hambourg, une réforme électorale en trompe-l’œil ∙ « Refugees Welcome », quand le discours change de ton ∙ Justice (environnementale) pour tous ! La pollution sonore à Hambourg ∙ Les consultants, une menace pour la démocratie locale ? ∙ Au revoir l’Allemagne ! ∙ Le petit pont de bois.

À Hambourg,
une réforme électorale en trompe-l’œil

Shaun Bowler, Gain McElroy & Stefan Müller

« Donner aux électeurs la possibilité d’influencer davantage le jeu démocratique » : c’est ainsi que l’organisation « Mehr Demokratie! » résume tout l’enjeu autour de la mise en place d’un droit électoral autorisant le cumul et le panachage des voix. En permettant en effet aux citoyens de s’exprimer en faveur non pas d’un seul candidat ou d’une seule liste mais pour plusieurs d’entre eux, ces citoyens pourraient exprimer de manière plus fine leurs sensibilités, aboutissant in fine à une meilleure représentation et donc à un meilleur fonctionnement démocratique. Par ailleurs, assurés d’être mieux entendus, les électeurs participeraient plus volontiers aux élections.
C’est sur la base de cet argumentaire que, suite à un référendum d’initiative populaire (Volksentscheiden), une réforme du droit électoral pour les élections fédérales a été introduite en 2009 à Hambourg — rejoint par Brême au rang des deux seuls Länder d’Allemagne disposant d’un tel système électoral — et appliqué depuis lors à deux reprises (élections de 2011 et 2015).
Si de nombreuses critiques se sont fait entendre, insistant par exemple sur la complexité, tant pour les électeurs que pour les candidats, d’un tel système, l’organisation Mehr Demokratie! n’a quant à elle pas changé son discours et se félicite de voir de plus en plus d’électeurs ne plus voter de manière « traditionnelle » (à savoir pour un seul parti) mais panacher leurs bulletins de vote entre plusieurs formations politiques.
Mais ces deux regards, qu’ils soient négatifs ou positifs, passent à côté de questions essentielles : comment se comportent réellement les électeurs dans ce contexte ? Se saisissent-ils de la possibilité qui leur est offerte, et si oui, agissent-ils de manière moins « traditionnelle » ?
Ce sont à ces questions que proposent de répondre Shaun Bowler, de l’Université de Californie, en compagnie de Gain McElroy et Stefan Müller, du Trinity College de Dublin, dans un article paru dans le numéro 51 de la revue Electoral Studies.
S’appuyant sur les résultats de quatre enquêtes réalisées à Hambourg et à Brème auprès de plus de 1000 personnes chacune en 2011 et 2015, ils révèlent que 70,3% des interrogés déclarent avoir voté pour un seul parti. Des chiffres confirmés par les statistiques officielles et qui montrent donc que les électeurs n’ont pas pris massivement avantage du nouveau système mis en place.
Quand aux électeurs qui ont procédé à un panachage entre plusieurs partis (2 partis : 25,3% des interrogés, 3 partis : 3,8%, 4 partis et au-delà : 0,4%), les auteurs observent que ceux-ci s’expriment presque toujours en faveur de partis idéologiquement proches et, pour deux tiers d’entre eux, en faveur de coalitions ayant déjà gouverné au niveau fédéral (CDU-SPD par exemple, SPD-Verts ou CDU-FDP).
En dépit de l’ouverture du système électoral, permettant une grande variété de positionnements, S. Bowler et ses co-auteurs observent donc une tendance persistante à la « monogamie » électorale. Quant aux électeurs qui accordent leurs suffrages à plusieurs partis, ils ne s’en démarquent pas pour autant d’un comportement « traditionnel » : évoluant dans un environnement théoriquement non contraint, leur comportement électoral se caractérise par une ouverture limitée (2 partis), reste très fortement encadré par les préférences de parti, les clivages idéologiques et le système politique en vigueur (avec la formation de coalitions déjà connues).

« Refugees Welcome »
Quand le discours change de ton

Bastian Vollmer & Serhat Karakayali

En septembre 2015, alors que près de 8 millions de personnes s’impliquaient, à degrés divers, dans l’accueil des réfugiés syriens, la chef de file des élus verts au Bundestag, Katrin Göring-Eckardt, indiquait être, « pour la première fois, fière de [son] pays » et n’hésitait pas à désigner les Allemands comme « champions du monde de l’hospitalité ».
Loin d’être isolés, ces propos étaient partagés par l’ensemble de la classe politique et les grands quotidiens du pays parlait d’une même voix. Dans un article paru récemment dans le Journal of Immigrant and Refugees Study, les chercheurs Bastian Vollmer et Serhat Karakayali notent en effet que pendant une période de temps tout à fait remarquable compte tenu d’un tel sujet, les journaux les plus lus et influents d’Allemagne („Leitmedien“), y compris ceux traditionnellement conservateurs, ont couvert sous un angle favorable la cause des réfugiés. À titre d’exemple, le tabloïd Bild, détenu par le groupe Axel Springer et davantage habitué à un traitement sensationnaliste de l’actualité, a alors édité un numéro spécial berlinois en arabe, produit des badges « Nous aidons » („Wir helfen“) et officiellement adopté en Une la devise « Refugees Welcome », contribuant ainsi à porter un slogan issu des cercles militants au niveau de « l’homme de la rue » (cf. notre recension de l’article de Pautz Hartwig : Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande).
Au mitan de l’année 2015, les notions d’accueil, d’hospitalité et de devoir moral dominent donc largement la couverture journalistique proposée par les 8 médias étudiés par les auteurs — à savoir Focus, Der Spiegel, Der Tagesspiegel, Bild, Die Welt, Die Zeit, Die Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Süddeutsche Zeitung. Dans cette optique, les réfugiés sont avant tout appréhendés comme des victimes à qui il faut venir en aide. La photo du petit Aylan Kurdi, photographié mort sur une plage de Bodrum (Turquie), ainsi que la formation de « points chauds » (« hot spots ») en certains points de la « route des Balkans », contribuent à la visibilité accrue dans la presse de femmes et enfants, de populations en détresse sujettes aux événements et en butte à une « Europe forteresse ».
Mais si B. Vollmer et S. Karakayali sont frappés par cette unanimité, ils le sont tout autant par la « volatilité » de ce discours bienveillant qui, sans avoir totalement disparu, se retrouvera, à peine un an plus tard (l’étude porte jusqu’au mois de mars 2016), fortement remis en cause et concurrencé par d’autres points de vue.
Différents événements, et leurs interprétations, vont en effet faire basculer le regard sur l’accueil des réfugiés, à commencer par les attentats de Paris en novembre 2015 — attentats qui inspireront à Markus Söder, figure de la droite bavaroise (CDU), la formule choc suivante : « Paris change tout » („Paris ändert alles“). Mais ce sont surtout les événements de Cologne, où plusieurs centaines de nord-africains sont accusés de viols et d’agressions sexuelles commis aux abords de la gare centrale, qui remettront en cause fondamentalement le regard porté jusque-là sur les réfugiés : les femmes et enfants laissent en effet la place dans les imaginaires (et les articles de presse) à des jeunes hommes prédateurs et la masse humaine, avant tout victime des événements, laisse la place dans les esprits (et les colonnes des journaux) à des individus isolés et maîtres de leur situation. Si la démonstration de ce basculement aurait mérité d’être traitée de manière plus resserrée, on ne peut nier que les questionnements sur la capacité du pays à accueillir, tant quantitativement (du point de vue du « nombre ») que qualitativement (du point de vue des « mœurs »), se font à partir de ce moment de plus en plus présents et le changement d’atmosphère, dans le débat public, est patent — voir également à ce sujet l’article d’Olivier Cyran paru dans Le Monde Diplomatique en mars 2017 — et se manifeste tragiquement par l’augmentation des actes anti-immigrants et de violences à caractère raciste.

Justice (environnementale) pour tous !
L’exposition à la pollution sonore à Hambourg

Malte von Szombathely et al.

Le « droit à la ville » peut-il faire l’économie d’une « justice environnementale » ? Certainement pas, si l’on considère que la répartition inégale des ressources environnementales dans l’espace urbain (qu’il s’agisse de bénéfices — à l’image d’un parc — ou d’inconvénients — pollution sonore et lumineuse) n’est pas neutre en termes de santé publique et se fait davantage au détriment des populations les plus fragiles.

Toutefois, s’il semble y avoir un certain consensus en la matière, les données manquent pour affiner l’analyse et en évaluer l’étendue. C’est de ce constat qu’un groupe de chercheurs, réunis dans le cadre du programme de recherche “Villes en changement ? Développement d’un modèle d’impact multi-sectoriel” et emmené par le géographe Malte von Szombathely, est parti pour analyser la répartition de la pollution sonore liée au trafic automobile dans la ville de Hambourg.

Après avoir mesuré la pollution sonore en 24 points de la ville, combiné ces résultats avec d’autres données modélisées et recueilli des questionnaires auprès de 1000 foyers, les auteurs arrivent à la conclusion, publiée dans la revue Urban Science, que les personnes les plus jeunes et les ménages aux revenus les plus faibles ont tendance à être plus exposés aux environnements bruyants.

Les auteurs notent qu’en dépit des règlementations existantes, de nombreuses nuisances sonores liées au trafic routier persistent dans les zones résidentielles de Hambourg, et proposent donc une réduction de la vitesse autorisée à 30 km/h. Relayée entre autres par le magazine « de la rue » Hinz&Kunzt, la proposition n’est cependant pas toujours à l’ordre du jour du prochain conseil municipal…

Les consultants, une menace pour la démocratie locale ?

Anne Vogelpohl

Déjà croisée dans notre première sélection (voir “Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg”), la prolifique géographe Anne Vogelpohl revient dans les colonnes de Fokal à la faveur d’un article signé dans la revue Urban Geography et consacré à la place des cabinets de “consulting” dans la fabrique des politiques urbaines.
Face à la montée en puissance de tels cabinets — comme McKinsey&Company ou Roland Berger — et à leur recours de plus en plus systématique par les responsables politiques pour la définition de stratégies urbaines, de nombreux chercheurs ont déjà tenté d’en approcher les modalités d’intervention. Ainsi, tel qu’en fait l’écho A. Vogelpohl, la littérature scientifique anglo-saxonne semble aujourd’hui s’accorder sur l’idée d’une menace que feraient porter ces cabinets à la démocratie locale, certains auteurs n’hésitant d’ailleurs pas à employer le terme de “consultocratie” (consultocracy).
Mais ce qui est valable en Angleterre (ou aux États-Unis) l’est-il aussi en Allemagne ? Pour répondre à cette question, la géographe revient dans son article sur l’intervention des deux cabinets pré-cités dans six villes allemandes, dont Hambourg — aux côtés de Berlin, Dortmund, Essen, Gostar/Osterode et Halle. À travers l’étude de ces différents cas, A. Vogelpohl met en avant différentes modalités d’intervention : ainsi le développement urbain est-il à Dortmund le domaine réservé des experts quand à Essen est recherchée la participation active des citoyens, non sans limites toutefois.À Berlin comme à Hambourg, où le cabinet McKinsey&Company s’était auto-saisi au début des années 2000, le développement urbain est considéré comme revenant à une « élite éclairée ». La consultation en vue de la rédaction d’une feuille de route (2001 : « Hamburg Vision 2020 – From the national center to the european metropolis ») fut numériquement large (80 interviews), se dissociant en cela du cas de Dortmund, mais socialement très sélective : seuls furent invités les leaders d’opinion et personnes en situation de responsabilité. De plus, les résultats eux-mêmes furent portés à la seule connaissance de ces personnes, diffusés lors d’événements privés et envoyés à quelques médias triés sur le volet.Pour Anne Vogelpohl, la démarche développée à Hambourg est caractéristique d’une vision d’un développement urbain « par le haut » (top-down) qui trouvera, un an plus tard, avec l’arrivée à la tête du Land d’une coalition conservatrice — pour qui la consultation populaire « ne mène à rien » —, un terrain favorable pour assurer sa mise en œuvre, sans en être toutefois un décalque parfait et devant conjuguer avec de puissants mouvements d’opposition.En conclusion, et malgré la diversité des modalités d’intervention mises en évidence, l’auteure souligne que, quelque soit la situation, le simple citoyen n’est jamais traité sur le même pied d’égalité que les autres acteurs de la ville. Devant adhérer au projet ou être « emmenés à bord » (gotten on board), les habitants sont toujours, dans l’œil des consultants, « une masse passive dont les opinions […] peuvent être évoquées si nécessaire mais qui, en aucun cas, ne sont vus comme facteurs décisifs » et qui pourraient, dès lors, influer sur le futur urbain envisagé.

Au revoir l’Allemagne !

Anne Graefer

Germany’s Next Top Model, Das Perfekte Dinner, Die Höhle der Löwen… le marché télévisuel allemand, le plus important d’Europe, importe et adapte en masse des programmes de télé-réalité en provenance des États-Unis et du Royaume-Uni. Parmi ceux-ci, il est un genre particulier, tout entier consacré au départ à l’étranger. Avec Mein neues Leben (Ma nouvelle vie), Mein neuer Job (Mon nouveau job), Grenzenlos verliebt (Amoureux sans frontières), Tränen am Terminal (Pleurs au terminal) ou encore Goodbye Deutschland! (Au revoir l’Allemagne!), les émissions consacrées à l’émigration ne manquent pas sur les écrans allemands. Mais toutes semblent se fonder sur un même schéma : une fois passée l’euphorie des premiers moments, la nouvelle vie tant rêvée se révèle impossible à mener et le retour au pays est inéluctable.
Dans un article paru dans la revue Critical Studies in Television, Anne Graefer, de l’Université de Birmingham, s’intéresse particulièrement à l’émission Goodbye Deutschland!. Pour la chercheuse, cette émission est emblématique d’un « nationalisme commercial » qui, tout en s’accommodant des  « rationalités du libre-marché néolibéral », promeut une communauté nationale faite avant tout d’attaches traditionnelles et construite à grand renfort de stéréotypes sexistes et racistes.
Car loin de porter un regard un tant soit peu juste sur l’émigration allemande — faite avant tout aujourd’hui de cadres, d’ingénieurs et d’universitaires aux États-Unis ou Royaume-Uni, en Suisse, Autriche ou Pologne — l’émission s’intéresse en grande majorité à des femmes des catégories inférieures ou moyennes, désireuses de s’envoler vers l’Espagne ou la Thaïlande, et dont chaque portrait est davantage l’occasion de montrer la déviance par rapport à la figure de la « ménagère souabe » (schwäbische Hausfrau), modèle de tempérance et de bonne gestion — et accessoirement « blanche » et du « Nord »vantée par de nombreux responsables politiques allemands, à commencer par la chancelière Angela Merkel. La seule ambition de Goodbye Deutschland! consiste-t-elle dès lors à ridiculiser des femmes qui désirent une nouvelle vie à l’étranger au moment même où, compte tenu de leurs difficultés économiques, il est plus difficile que jamais pour certaines catégories de la population d’échapper à leur condition ? Sans doute, s’il ne fallait pas ajouter à cela les jugements définitifs portés sur des pays (à commencer par une Espagne dépensière) et la propension à faire de l’Allemagne le meilleur endroit où vivre sur Terre.

Le petit pont de bois

Klaus Robbers, Jörg Fromm & Eckhard Melcher

Depuis 2007, « le petit pont de bois qui ne tenait plus guère… » (que chantait en France Yves Duteil) a été remplacé à Hambourg par des structures en acier et plastique. La ville, qui justifie sa décision par une faible longévité de ce matériau, a en effet décidé d’arrêter, cette année-là, la construction de nouveaux ponts pédestres en bois et d’en démolir les plus abîmés.
Mais une équipe de scientifiques, emmenée par Klaus Robbers de l’Université de Hambourg, conteste depuis plusieurs années le bien-fondé de cette décision et revient à la charge dans la revue Wood Material Science & Engineering. Après avoir observé les actions entreprises par la municipalité depuis 1997 — date à laquelle une première étude dégageait différentes mesures envisageables pour assurer la pérennité de ces ponts —, la conclusion des auteurs est en effet sans appel : aucune de ces solutions, pourtant connues, n’a été mise en œuvre ou respectée à Hambourg. Ainsi la disparition progressive du bois comme matériau de construction ne doit rien à ses (prétendues mauvaises) qualités intrinsèques mais relève d’un choix délibéré, opéré aux dépens d’un matériau que K. Robbers et ses collègues présentent comme renouvelable, recyclable et neutre en CO2.

Cet article a été rédigé en avril 2018. Klaus Robbers a répondu à nos questions par e-mail le 29 avril et 1er mai. Correctifs mineurs à l’article apportés le 1er mai. Pour réagir à cet article, merci d’utiliser le formulaire de contact.

Élections du Bundestag : qui sont les candidats à Hambourg ?

26/08/2017

Des papiers flottent dans les airs, accrochés à un fil tendu entre un arbre et un pylône. Des feutres sont mis à disposition des habitants invités à s’exprimer et les passants se pressent en nombre pour lire les messages. Ce cahier de doléances à ciel ouvert a été installé dans le Schanzenviertel, quartier bien connu de Hambourg, où se sont déroulés, en marge du sommet du G20 (7-8 juillet 2017), les affrontements les plus sévères entre membres du « Black Bloc » et forces de l’ordre.

La cible principale des messages ? Les autorités locales, au premier rang desquelles le maire et dirigeant du Land de Hambourg, Olaf Scholz, accusé par les habitants d’une préparation défaillante, d’une mauvaise anticipation et d’un manque criant de réaction — sa participation en compagnie des chefs d’état du G20, au sein de l’Elbphilarmonie (voir notre article), à une représentation de la Symphonie nº 9 de Beethoven alors même que se déroulaient les événements dans le quartier, est un reproche récurrent.

Il y a aussi ce message, signé par « un ancien électeur du SPD » : « Citoyens de Hambourg ! Olaf Scholz doit partir ! En septembre, pas de voix pour le SPD. » Un appel clair lancé à la population à se saisir des élections législatives fédérales du 24 septembre 2017 (Bundestagswahl) pour manifester son mécontentement et sanctionner dans les urnes le premier bourgmestre.

Car si Olaf Scholz n’est pas candidat en son nom lors de ces élections nationales, il est en revanche une figure importante du Parti social-démocrate (SPD) et s’est fortement impliqué dans la campagne, participant à de nombreuses réunions publiques et posant sur autant d’images ou affiches de soutien (voir ci-dessous). C’est cette stratégie réfléchie par temps calme, faisant volontiers appel à un personnage jusqu’alors peu contesté, qui se voit mise à mal suite aux événements du G20 et aux nombreuses voix qui se sont élevées pour réclamer la démission du premier magistrat de la ville — une option que l’intéressé a rapidement écarté.

Affiches de réunions publiques (extraits) représentant Olaf Scholz “en dialogue” avec quatre candidats SPD à Hambourg : Johannes Kahrs, Dorothée Martin, Aydan Özoğuz et Matthias Bartke.

S’il est difficile d’estimer pour l’heure les conséquences électorales d’un tel scénario, le parti aimerait quant à lui renouveler ses résultats des élections législatives fédérales de 2013 qui l’avaient placé en tête à Hambourg avec 32,4% des voix (devant l’Union chrétienne-démocrate, CDU, 32,1%) et lui avait permis de remporter 5 des 6 circonscriptions en jeu localement — un résultat d’autant plus satisfaisant que le SPD, au niveau national, enregistrait cette année-là son deuxième pire score depuis 1949. Cet objectif, le parti social-démocrate espère l’atteindre en reconduisant sa tête de liste, Aydan Özoğuz, députée sortante, ainsi que de nombreux autres candidats dits « de liste » ou « de circonscription » (lire l’encadré ci-dessous).

Le système électoral allemand: Qualifié de « système mixte à finalité proportionnelle », le système électoral allemand combine scrutin majoritaire uninominal et scrutin proportionnel plurinominal. Concrètement, pour les élections législatives fédérales, chaque électeur possède deux voix : une « première voix » à attribuer dans sa circonscription à une personnalité unique et une « deuxième voix » à attribuer dans son Land à la liste d’un parti politique. Si les élus « première voix » sont crédités au contingent de chaque parti, ce sont toutefois les « deuxièmes voix » qui définissent la répartition proportionnelle des sièges entre les différents partis au Parlement (Bundestag). Ainsi chaque parti politique doit désigner, dans chaque Land, à la fois des candidats pour les circonscriptions (Hambourg est divisé en 6 circonscriptions) et des candidats pour sa liste régionale (Landesliste).

S’il n’est pas le seul parti à avoir réinvesti pour septembre 2017 sa tête de liste 2013 — le CDU, avec Marcus Weinberg, et les Verts, avec Anja Hajduk, ont fait de même — c’est néanmoins le SPD qui, de tous les partis présents à Hambourg, a reconduit le plus de candidats : 50% de ses candidats investis en 2017 l’étaient déjà en 2013. Une composition qui traduit une volonté manifeste d’une prise de risque minimale, laquelle, on l’a évoqué, peut rapidement se voir remise en cause par des événements imprévus.

Les « nouveaux entrants »

Derrière le SPD, on observe un gradient selon les résultats obtenus à Hambourg par les partis aux élections fédérales de 2013 : ainsi la CDU (qui avait totalisé 32,1% des voix), les Verts (12,7%) et Die Linke (8,8%) ont-ils respectivement maintenu 4, 2 et 1 candidat de 2013 pour les élections de 2017.

Du côté des partis arrivés à Hambourg sous la barre des 5% — seuil qui doit être dépassé, au niveau national, pour autoriser un parti à être représenté au Parlement — aucun des candidats de 2013 n’a été reconduit pour la campagne de 2017. C’est le cas du parti libéral-démocrate FDP, partenaire fréquent de coalition auprès du SPD ou de la CDU mais pour qui les élections de 2013 avaient constitué un véritable « fiasco » (tant au niveau local que national), comme du parti d’extrême droite AfD, qui connaissent donc tous les deux un profond remaniement. Dans la même situation, le Parti Pirate a lui aussi opté pour un tel remaniement mais ne sera finalement pas en mesure de participer aux élections à Hambourg, comme nous l’a indiqué son Vice-Président régional Thomas Michel, faute d’avoir réuni les 2000 signatures nécessaires — il est néanmoins conservé dans l’analyse, à titre comparatif.

Les 61 candidats nouvellement investis en 2017 (sur 74 candidats au total, tous partis confondus) ne méritent toutefois pas d’être qualifiés trop rapidement de « nouveaux entrants ». Un détour par les élections législatives locales est à ce titre éclairant : en effet, on observe alors que plus de 65% des nouveaux candidats investis par les partis aux élections législatives fédérales de 2017 ont déjà été investis par leur parti aux élections législatives régionales de Hambourg en 2015 (Bürgerschaftswahl). Le graphique ci-dessous illustre cette situation où les élections locales, très importantes eu égard aux compétences attribuées aux Länder dans le système allemand, semblent jouer à la fois un rôle de filtre et de tremplin pour les élections nationales. À noter ici la particularité du FDP qui a reconduit à l’identique son duo de tête des élections locales de 2015 aux élections fédérales de 2017 (1. Katja Suding, 2. Wieland Schinnenburg) :

Par ailleurs, être nouvellement investi en 2017, sans avoir été présent ni en 2013 ni en 2015, n’exclut pas une longue expérience ou carrière politique au niveau local. C’est par exemple le cas de Robert Jarowoy, candidat Die Linke, ou de Peter Lorkowski, candidat AfD (voir plus bas).

Place aux jeunes ?

La nouveauté dans les investitures, ou au contraire l’absence de nouveauté, peut également s’observer à travers la place accordée aux plus jeunes. C’est ainsi que l’on retrouve, dans les listes qui seront soumises aux électeurs, la quasi-totalité des organisations de jeunesse respectives des partis allemands, à savoir : les jeunes socialistes « Jusos » (SPD) en la personne d’Annika Urbanski, la « Junge Union » (CDU) avec Antonia Niecke, les jeunes écologistes « Grüne Jugend » (Verts) avec Johannes Müller, la « Junge Alternative » (AfD) avec Krzysztof Walczak, « Linksjugend Solid » (Die Linke) avec Sarah Rambatz ou encore les jeunes libéraux « JuLis » (FDP) avec Carl Coste. Cependant, aucun de ces candidats n’est situé en position éligible avec, au mieux, une 4e place sur la liste des Verts et, au pire, une 11e place sur la liste du SPD.

Quelques statistiques simples sur l’âge des candidats sont aussi instructives. De manière contre-intuitive, ceci en raison de leur positionnement politique d’une part et de leurs sujets d’intérêt respectifs d’autre part, la moyenne d’âge des candidats investis la moins élevée se rencontre à l’AfD (40 ans) et la plus élevée dans les rangs du Parti Pirate (53 ans) — voir le graphique ci-dessous. Plus que la moyenne, la mesure de l’âge médian permet de mieux apprécier la répartition des candidats selon leur vieillesse : pour cinq des sept partis étudiés (SPD, CDU, Verts, AfD et Parti Pirate), la médiane met en évidence un poids plus important des candidats les plus âgés. En revanche, pour les partis Die Linke et FDP, on observe une composition des listes qui se fait plus à l’avantage des plus jeunes. Au sein de ces deux partis, l’âge médian des candidats est respectivement de 37 et 34 ans. Ce sont également dans ces deux partis, Die Linke et FDP, que l’on rencontre les plus jeunes têtes de liste : le député européen Fabio de Masi (37 ans) d’un côté et Katja Suding (41) de l’autre. Enfin on peut également noter que, sur dix candidats investis par le FDP, cinq ont moins de 40 ans.

À propos des deux partis politiques les plus importants, le SPD et la CDU, ceux-ci ont une moyenne d’âge identique (47 ans), la plus élevée en-dehors du Parti Pirate, et une répartition du nombre de candidats qui se fait, comme on l’a déjà souligné, au profit des plus âgés (le SPD compte ainsi six candidats, sur 12, de plus de 50 ans).

Parité et répartition hommes-femmes

En termes d’égalité hommes-femmes, seuls deux partis, le SPD et les Verts, respectent strictement le principe de parité en présentant 50% d’hommes et 50% de femmes, en alternance (une femme – un homme – une femme, etc.). Chez ces deux partis, la tête de liste est également une femme (Aydan Özoğuz et Anja Hajduk). Avec quatre femmes pour sept hommes, la CDU n’est pas le parti le plus mal placé mais il est à noter que la première femme (Herlind Gundelach, députée sortante) y arrive seulement en cinquième position.

Chez les « mauvais élèves », on trouve le FDP, avec trois femmes investies (dont toutefois la tête de liste) pour 10 hommes, et le Parti Pirate, qui ne devait présenter qu’une seule femme (en 11e position sur la liste) pour 14 hommes — témoignant, de la sorte, au-delà de celle classique dans le monde politique, de la « domination masculine » qui caractérise aussi, à Hambourg comme partout ailleurs en Allemagne, le domaine des technologies de l’information, comme le rappelait récemment la sociologue Grit Grigoleit-Richter dans la revue Journal of Ethnic and Migration Studies (voir notre fil twitter à ce sujet).

À toutes fins utiles, il peut aussi être rappelé qu’aucun des sept partis politiques étudiés ici n’a investi plus de femmes que d’hommes.

Les candidats « mixtes »

Comme on l’a déjà souligné (voir l’encadré), le système électoral allemand combine scrutin majoritaire et scrutin proportionnel, obligeant les partis politiques à désigner à la fois un candidat pour chacune des circonscriptions locales (qui sont au nombre de 6 à Hambourg) et à établir une liste au niveau régional. Si cela aboutit à donner à chaque électeur deux voix distinctes (grosso modo une voix pour chaque type de scrutin), cette distinction n’est pas forcément de mise pour les personnalités investies : en effet, il n’est pas rare que des candidats aient un « double ticket », c’est-à-dire qu’ils soient en même temps candidats à un mandat « direct » et candidats à un mandat « de liste ».

Si les candidats à « double ticket » représentent déjà 52% de l’ensemble des candidats investis, leur poids est d’autant plus important si l’on s’intéresse aux positions les plus élevées et donc potentiellement les plus éligibles : 82% de ces candidats se situent ainsi entre la 1ère et la 6ème place de leur liste respective. Au sein de la CDU et du FDP, ce sont mêmes les 6 candidats de circonscription qui récupèrent l’intégralité des 6 premières places — le SPD n’y arrivant pas par respect du principe de parité, l’obligeant à décaler un candidat en 7ème position. Dans le même registre, on peut noter que pas moins de 5 partis (SPD, CDU, Verts, FDP et AfD) puisent leur tête de liste parmi leurs candidats de circonscription.

Dans une étude publiée en juin dans la revue German Politics, la politiste Sara Yasemin Ceyhan, de l’Université Goethe de Francfort, mettait déjà en évidence, à l’aide des données des élections de 2013 au niveau national, ce lien positif entre investiture en circonscription et accès aux positions les plus élevées sur les listes électorales, occasionnant par là même, selon l’auteur, une certaine clôture du jeu démocratique. La logique en est évidente — la maximisation du nombre de voix recueillies — et suppose, pour pouvoir être mise en œuvre, un fonctionnement à l’intérieur du parti suffisamment contrôlé en amont pour que les séances officielles de délibérations sur la composition des listes ne donnent pas lieu à des foires d’empoigne mais soient de simples validations formelles de décisions déjà prises (ce que les résultats, au-delà des 80-90% généralement obtenus, laissent à penser).

Dès lors, ce sont les situations qui s’écartent de cette logique qui sont intéressantes à observer. En ce domaine, la liste régionale que souhaitait présenter le Parti Pirate était un cas d’école : si les candidats de circonscription y étaient bien tous présents, en revanche, aucun de ces candidats n’était en position éligible, le premier arrivant seulement en troisième position et la majorité d’entre eux situés entre la 9ème et 13ème place. Des personnalités peu connues, un jeu démocratique interne ouvert et des faibles perspectives de gains électoraux ont certainement conduit à cette composition surprenante.

Du côté de partis plus établis, l’on relève aussi certains écarts : ainsi chez les Verts, la candidate de la circonscription Eimsbüttel (nord-ouest de Hambourg), Anna Gallina, déjà candidate en 2013, s’est vue refuser l’accès à la liste régionale. Candidate à la troisième place, celle-ci lui a échappé au profit d’une autre candidate, Jennifer Jasberg, nouvelle candidate aux élections nationales. Si le référent local du parti relativise une telle situation, elle ne concerne pourtant, selon nos observations, que trois autres candidats parmi l’ensemble des partis.

Ainsi à l’AfD, Peter Lorkowski, candidat de la circonscription Harburg (sud-ouest de la ville), est absent de la liste régionale de son parti. Si l’AfD indique qu’il n’était tout simplement pas candidat à la liste régionale, le candidat lui-même est un peu plus loquace : seule la cinquième place de la liste lui était proposé. Or, compte tenu des élections précédentes et des résultats estimés, cette place n’est pas synonyme d’élection au Bundestag. Dès lors, P. Lorkowski a préféré se concentrer sur sa circonscription locale, souhaitant faire bénéficier son parti de son « ancrage » local, en tant que chef d’entreprise.

On retrouve une attitude similaire dans les rangs du parti Die Linke, en la personne de Robert Jarowoy. Candidat dans la circonscription d’Altona, R. Jarowoy ne s’est vu proposer que la quatrième place sur la liste régionale. Une place qui l’aurait conduit à devoir mener campagne à une échelle où il est  « complètement inconnu », et sans perspective de victoire à la clé. A l’image de Peter Lorkowski de l’AfD, il a donc choisi de se concentrer sur sa circonscription, où il jouit d’une petite notoriété en tant qu’écrivain, pour amener le maximum d’électeurs à voter pour son parti.

Malgré tout ce qui les différencie sur le plan politique, ces deux figures de quartier font ainsi un même pari incertain. La perspective de victoire électorale n’étant pas suffisamment assurée pour les inciter à adopter une logique de parti, ces deux candidats ont en effet adopté une démarche qui consiste, tout en personnalisant très fortement leur campagne, à vouloir amener les électeurs à voter pour une liste sur laquelle ils ne figurent pas.

Enfin, un autre candidat Die Linke de circonscription ne figure pas sur la liste régionale de son parti. Il s’agit de Martin Dolzer, membre du parlement de Hambourg et candidat pour la circonscription Hamburg-Mitte (centre-ville). Pourtant désireux d’être sur la liste régionale, il n’y a pas été investi par son parti, faute selon lui à une « inversion de calendrier ». Le parti Die Linke est en effet le seul, compte tenu de problématiques juridiques, à avoir arrêté sa liste régionale avant ses candidatures locales. Une situation qui, dès lors, ouvrait davantage le jeu et laissait place à l’expression de possibles dissensions internes — l’éventualité qu’il ait dès lors été sanctionné par une partie de ses pairs pour des propos polémiques sur la police, même s’il évacue cette hypothèse auprès de nous, n’est pas à exclure.

Au-delà des petites histoires individuelles, le fait que ces cas atypiques se rencontrent dans les rangs du Parti Pirate, des Verts, de l’AfD et de Die Linke n’est pas anecdotique : il éclaire en effet sous un autre angle les défis auxquels sont confrontés ces partis qui, derrière le CDU et le SPD, cherchent à se renouveler. Une exception : le FDP qui, tout en renouvelant profondément ses visages après une élection 2013 calamiteuse, semble s’être doté d’une organisation resserrée calquée sur les grands partis, toute orientée vers la victoire et son retour au parlement. Les électeurs adhéreront-ils à ce mélange de neuf et d’ancien ? Réponse le 24 septembre.


Cet article a été rédigé en juillet et août 2017. Les personnes citées ont été interrogées par email en juillet 2017. Les statistiques réalisées portent sur les partis politiques suivants : le SPD, la CDU, les Verts (Grünen), l’AfD, le FDP, Die Linke et le Parti Pirate. La liste officielle et exhaustive est consultable ici. Pour réagir à cet article, merci d’utiliser le formulaire de contact.

La sélection, épisode 1 : mai-juin 2017

27/06/2017

En parallèle des articles « long format » publiés sur le blog, cette rubrique propose, tous les deux mois, un tour d’horizon des actualités de la recherche en sciences sociales (publications, événements, conseils de lecture, etc.) consacrées à l’Allemagne, en général, et à la ville de Hambourg, en particulier.

Au programme de ce premier épisode : Une contestation puissante ou des élites fragiles ? Les JO 2024 à Hambourg ∙ 327 victimes à la frontière interallemande ∙ Espérance de vie : une convergence est/ouest ? ∙ Genèse du “Stadtumbau Ost” ∙ Les déboutés du droit d’asile ∙ Les “immigrants” vus par la gauche militante allemande ∙ Allemagne, société à responsabilité limitée.

L’Elbphilharmonie : « merveille » du storytelling

20/04/2017

Les mois et semaines passent, mais les présentoirs des librairies Thalia, dans le centre de Hambourg, ne désemplissent pas d’ouvrages et de produits dérivés — tasses, cahiers de coloriage, sacs en toile, jeux de société — consacrés à  l’Elbphilharmonie, la “merveille” architecturale et culturelle de la ville inaugurée le 11 janvier dernier en présence, notamment, de la chancelière Angela Merkel.